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Le 14 janvier ou l’Événement seméSihem Sidaoui

On croit que lorsqu’une chose finit, une autre commence tout de suite. Non. Entre les deux, c’est la pagaille.

Duras

Deux ans après décembre-janvier 2011, pouvons-nous dire qu’il y a « Événement », que nous avons vécu la révolution, que ses résonances continuent à se propager, à vibrer, à mettre en mouvement la machine des possibilités déclenchée, ouverte une fois pour toutes, attendant de nouveaux avènements, affirmant la rupture radicale avec l’ordre dictatorial ?

Interroger l’« événementialité » du 14 janvier implique une confrontation avec la notion d’« Evénement » et avec les caractéristiques de sa temporalité[1] bien singulière. L’« Événement événemential »[2] ne se limite pas à l’avènement d’un fait c’est-à-dire à son actualisation dans une action. On ne peut parler d’ « Événement » sans qu’il y ait rupture. Néanmoins, ne nous attendons pas, comme dans une sorte de pensée magique, à ce que celle-ci advienne immédiatement, ipso facto.

Naïveté de celle qui n’a pas l’expérience de l’événement historique, au moment même où Ben Ali s’envole, ma grande stupéfaction fut de constater que les arrestations violentes des manifestants se poursuivaient malgré tout, qu’on continuait à défoncer les portes, comme si son départ était censé instantanément faire cesser la violence, faire advenir le nouveau monde, la justice, la démocratie, l’état de droit  par enchantement ; pensée mythique qui élude la complexité des principes de toute évolution, vie ou rupture. J’ignorais à l’époque que là n’était que le « germe » et que son développement dépendait de l’actualisation de ce que l’Événement sème :

L’action est une brève folie.

Ce que l’homme a de plus précieux est une brève épilepsie.

Le génie tient en un instant.

L’amour naît d’un regard ; et un regard suffit pour engendrer une éternelle haine.

Et nous ne valons quelque chose que pour avoir été et pouvoir être un moment hors de nous.

Ce petit moment hors de moi est un germe, ou se projette comme un germe. Tout le reste de la durée le développe ou le laisse périr.

Il y a un ressort étrangement puissant, contraint dans les graines et dans certaines minutes. Il y a des particules de temps qui diffèrent des autres comme un grain de poudre diffère d’un grain de sable. Leurs apparences sont presque les mêmes, leur avenirs incomparables.[3]

La « particule de temps », celle de décembre à janvier 2011, faisant écho aux événements de GafsaRdaif 2008, est justement de celles qui se propagent pour semer une différence qualitative. Elle fait partie de ces moments précieux où l’on a pu « être un moment hors de nous », moment qui n’en finit pas de déployer sa puissance, ne demandant qu’à actualiser ses potentialités. Le mot « germe » le qualifie bien et en rappelle un autre : « semence » que nous trouvons dans un texte d’Alfred de Musset, saisissant de résonances avec notre époque. Ce texte extrait de La confession d’un enfant du siècle présente des analogies susceptibles de nous éclairer sur ce que nous vivons aujourd’hui, notamment en ce qui concerne la temporalité post-révolutionnaire. Le texte étant écrit en 1836 aborde la complexité et la difficulté d’être pour « les enfants de l’Empire et les petits-fils de la révolution »[4]. Désenchanté, après l’espoir et le grand enthousiasme, suite à l’issue des événements de 1830, Musset y exprime  « le mal du siècle » s’inscrivant ainsi dans la mouvance romantique. L’intrigue qu’il développe après ces considérations est d’ailleurs purement amoureuse, mais faîte de désillusions successives à l’image des désillusions politiques telles la Restauration ou la proclamation de la Monarchie de juillet suite à des insurrections qui étaient sensées mener vers la République. L’expression romantique coïncidant avec cette époque, bien loin de l’engagement politique qui s’organisera autour de la figure emblématique de Victor Hugo, s’englue dans l’expression du mal et du désenchantement. Néanmoins la figuration de ce mal qui introduit le doute et le scepticisme par rapport à l’avenir n’annule guère l’Événement. Il est à notre sens l’une des facettes dans le processus d’actualisation des possibilités ouvertes par l’événement révolutionnaire. Le doute exprimé par Musset, Gautier, Nerval et même par celui qui le dépassera effectivement dans l’action politique (Hugo dans Les Chants du crépuscule[5] (1935)) s’avère bénéfique voire nécessaire. Il est vrai que Musset ne s’engagera pas politiquement et ira même jusqu’à refuser le rôle social du poète, mais le diagnostic de sa génération que sa sensibilité romantique offre dans ce texte exorcise à sa manière le mal en lui donnant forme et aurait ainsi sans doute rendu possible le passage à l’étape de résistance à laquelle il ne prendra pas part. Il a fallu que le temps fasse son travail pour sortir de cette sensibilité crépusculaire et pouvoir mener l’action politique lors de la seconde moitié du 19ème siècle.

De cette période post-révolutionnaire, Musset retient surtout l’impression d’un arrêt du temps pour ceux qui vivent encore sous l’influence de l’espoir, celui d’un nouveau monde dont ils ignorent les contours : « du passé ils n’en voulaient plus, car la foi en rien ne se donne ; l’avenir ils l’aimaient, mais quoi ! comme Pygmalion Galathée ; c’étaient pour eux comme une amante de marbre, et ils attendaient qu’elle s’animât que le sang colorât ses veines. »[6].

La temporalité post-révolutionnaire, telle qu’elle  est abordée dans ce texte, est d’abord une temporalité du blocage, de l’hésitation entre deux mondes, dépassant la conscience et s’infiltrant dans les moindres réactions ; temporalité évoquant le chaos ressenti par une génération bloquée au bord d’un nouveau monde. Voilà comment Musset décrit « la vie qui s’offrait alors aux jeunes gens »[7] :

[…] derrière eux un passé à jamais détruit, s’agitant encore sur ses ruines, avec tous les fossiles des siècles de l’absolutisme ; devant eux l’aurore d’un immense horizon, les premières clartés de l’avenir et entre ces deux mondes…quelque chose de semblable à l’océan qui sépare le vieux continent de la jeune Amérique, je ne sais quoi de vague et de flottant, une mer houleuse et pleine de naufrages, traversée de temps en temps par quelque blanche voile lointaine ou par quelque navire soufflant une lourde vapeur ; le siècle présent, en un mot, qui n’est ni l’un ni l’autre et qui ressemble à tous deux à la fois, et où l’on ne sait, à chaque pas qu’on fait, si l’on marche sur une semence ou un débris. Voilà dans quel chaos, il fallut choisir alors ; voilà ce qui se présentait alors à des enfants plein de force et d’audace, fils de l’Empire et petits-fils de la révolution.[8]

La naissance d’un nouveau monde ne peut se faire que dans le dérèglement, chaos primordial, angoisse nécessaire, désorientation absolue : celle de l’enfant venant de naître, tâtonnant, tentant de découvrir un mode de perception qui amoindrirait l’angoisse de sa mise au monde. L’Histoire dans son développement peut être appréhendée tel un individu ; elle a ses moments de gloire, ses instants d’espoir, ses crises, ses deuils et ses renaissances. Notre histoire aujourd’hui, notamment celles des familles qui ont perdu leurs enfants dans cette révolution, serait à considérer comme un individu venant de subir un trauma duquel il ne sortira qu’à la condition d’un travail de « perlaboration » ou de « remaniement »[9].

Dans cette perspective, des péripéties telles que celle de Abdeliya s’attaquant à la liberté artistique, des résurgences nous paraissant obscurantistes comme celle de la présence nouvelle du niqab dans nos universités ou encore dernièrement le recours à la violence pour faire taire toute tendance au dissensus au nom des valeurs révolutionnaires ; ces péripéties loin d’induire à la conclusion d’une révolution avortée voire d’une non-rupture ou d’une annulation de l’Événement s’avèrent un passage obligé pour toute entrée dans l’inconnu, passage ontologique, condition de  toute naissance. Un tel moment historique est à envisager comme une sorte d’instant à la fois « débris » et « semence » où la vie et la mort coïncident,  cohabitent, se confrontent dans un mouvement de gestation où l’une comme l’autre attestent de l’ « événementialité » du fait ; le propre de l’événement étant de bouleverser, de ramener au chaos originel.

Nous en arrivons à une conception non linéaire de l’Histoire, juxtaposition de divers tableaux plutôt que succession des événements, l’Histoire devient cette rencontre bouleversante avec le temps, annulation du temps, coexistence de contradictions et d’époques en un seul moment, effervescence et folie de l’instant, un peu à la manière de ce qu’engendre un trauma amoureux où tous les repères sont à reconstruire, où l’on doit renaître et rendre possible un monde tel que nous l’avons jamais connu. Il ne s’agit pas de reconnaître mais de connaître, de construire de nouveaux agencements et cela ne se fait que dans le cri, dans ce qui n advient pas encore au langage, dans ce qui dit l’angoisse de toute naissance.

Donc tout ce que nous vivons aujourd’hui et que l’on peut qualifier d’une temporalité du chaos, faite de vertige post-révolutionnaire où  nous prenons conscience que l’histoire d’une nation aussi bien que l’histoire d’un individu n’est pas linéaire, atteste qu’il s’est bien produit quelque chose de tranchant, un événement dans lequel nous vivons encore et dont la puissance continuera à nous étonner. Là aussi quelques lignes de Musset entrent en résonance avec notre temps où une certaine lassitude se fait sentir quant aux partis de droite comme de gauche (même si le trauma politique n’est pas le même et que 93[10] est passé par là), pour nous aider à reconnaître et à maintenir la conscience d’une rupture indéniable qui change complètement la donne, quelles que soient les déceptions politiques actuelles :

Napoléon mort, les puissances divines et humaines étaient bien rétablies de fait, mais la croyance en elles n’existaient plus. Il y a un danger terrible à savoir ce qui est possible, car l’esprit va toujours plus loin. Autre chose est de se dire : ceci pourrait être, ou de se dire : Ceci a été ; c’est la première morsure du chien.[11]

Ce qui est irrémédiablement acquis, c’est la « profanation »[12] de ceux qui gouvernent. Nous ne sommes plus face à un gouvernement sacré[13], séparé du peuple, au point de n’avoir aucune prise sur lui, mais face à un gouvernement « humanisé » auquel on peut désormais demander des comptes. Il est désormais possible de le caricaturer, de maintenir la distance salvatrice et d’en rire ou d’en sourire, lassitude et indifférence peut-être mais avec une conviction, celle de l’impossibilité d’un retour au point de départ :

On avait bien vu jusqu’alors des gens qui haïssaient les nobles, qui déclamaient contre les prêtres, qui conspiraient contre les rois ; on avait bien crié contre les abus et les préjugés ; mais ce fut une grande nouveauté que de voir le peuple en sourire. […] Et quand on parlait du trône et de l’autel, ils répondaient : « ce sont quatre ais de bois, nous les avons cloués et décloués. ».[14]

Cette nouvelle manière de percevoir l’Etat marque une rupture irrévocable. Le « germe », la « semence », « la morsure du chien » sont là et plus rien ne sera comme avant. Il y a bel et bien Événement, plus jamais le peuple ne se taira, car la possibilité de se soulever n’est plus seulement de l’ordre du fantasme.

Faite de contradictions, de tensions, voire de temps hétérogènes cohabitant dans le même espace, la temporalité post-révolutionnaire dépasse notre tendance rationnelle  et téléologique. Quelque chose qui serait de l’ordre de la vie organique implique une actualisation de tous les débordements envisageables pour qu’une politique constructive, voire maîtrisée puisse advenir. Mais le chaos, la panique préalable, on ne peut y échapper. Ceci ne veut pas dire un abandon total à ces violences, mais une conscience de leur nécessité comme s’il fallait les expulser du corps malade avant la possibilité d’une convalescence, ce qui requiert une réponse  « coups par coups », à la manière de ce que Françoise Proust dit de la possibilité du politique aujourd’hui en se basant sur une conception benjaminienne de l’Histoire :

Une seule solution, par conséquent : laisser filer et s’accomplir le temps selon sa propre temporalité, ne pas le retarder ni le précipiter, mais le suivre pas à pas tout au long de son déroulement, lui coller au dos, marcher dans son ombre, l’accompagner comme son double ou sa hantise, le mimer, et le moment venu, quand le temps de lui-même se précipite et s’accélère, quand le destin s’apprête à frapper violemment et en pleine face, empêchant et résorbant toute ombre , le doubler, le prendre de vitesse et le devancer, passer par-dessus lui et se retrouver, en un instant et pour quelques instants, devant lui, face à lui, et le médusant, le pétrifiant, l’arrêter dans sa course folle et faire bifurquer l’histoire dans un autre sens. Mimer, doubler le temps, telle est donc la stratégie politique qui doit permettre de retourner une situation désespérée et laisser apparaître une lueur d’espoir. Politique du temps, politique de la rapidité et de la patience, politique des coups (coups de main ou coups de Griffe) consistant à répondre coups par coups aux coupsde l’adversaire (que celui-ci présente comme des coups du sort) et qui aura en fait demandé une vigilance des plus rêveuses, une attention des plus nonchalantes. On peut résumer ainsi les vertus politiques : « assurance, courage, humour, ruse et persévérance[15].

Janvier 2013


[1] « La « temporalité » n’est rien d’autre que le nom donné à la manière dont les événements adviennent pour nous en donnant lieu à une ex-pér-ience. ». Claude Romano, L’Événement et le Temps. Paris, Presses universitaires de France, 1999, p. 195.

[2] L’Événement dans ce sens est ce qui ouvre la possibilité de tout fait. Au couple « Évènement événemential » – « évènements factuels », Romano fait correspondre une distinction entre « histoire » et « péripéties » : « il y a les grandes histoires et les petites histoires. Nous pouvons désigner ces dernières sous le nom de « péripéties ». [ …] Mais n’y a-t-il pas pour l’advenant des histoires qui, à la différence de simples péripéties, mettent en jeu, précisément, des événements au sens événemential ? Assurément. Nous réservons le terme d’histoire pour caractériser ces dernières. » Claude Romano, L’Événement et le Temps, op.cit., p. 295.

[3] Valéry, Tel Quel II, « Brièvetés », Gallimard, 1943,  p. 30. Nous soulignons.

[4] Alfred de Musset, La confession d’un enfant du siècle. Paris, Charpentier, Libraire-éditeur, 1840, 1836, p. 7.

[5] Dans « Prélude » qui ouvre Les Chants du crépuscule publié en 1935, nous lisons les vers suivants :

«  De quel nom te nommer, heure trouble où nous sommes ?

Tous les fronts sont baignés de livides sueurs.

Dans les hauteurs du ciel et dans le cœur des hommes

Les ténèbres partout se mêlent aux lueurs.

Croyances, passions, désespoir, espérances,

Rien n’est dans le grand jour et rien n’est dans la nuit ;

Et le monde sur qui flottent les apparences

Est à demi couvert d’une ombre où tout reluit. ». Victor Hugo, Œuvres complètes, Ollendorf, 1909, p. 181.

[6] La Confession d’un enfant du siècle, op.cit., p. 7.

[7] Ibid., p. 6.

[8] Ibid., p. 7. Nous soulignons.

[9] Paul Ricoeur, L’Histoire, la mémoire, l’oubli, Editions du Seuil, 2000, p. 87.

[10] « Toute la maladie du siècle présent vient de deux causes; le peuple qui a passé par 93 et par 1814 porte au cœur deux blessures. Tout ce qui était n’est plus; tout ce qui sera n’est pas encore. Ne cherchez pas ailleurs le secret de nos maux ». Alfred de Musset, La confession d’un enfant du siècle, op.cit., p. 19.

[11] Ibid., p. 8.

[12] Pour Giorgio Agamben, aujourd’hui, l’acte politique par excellence doit aller dans le sens d’ « une profanation de l’improfanable. ». Giorgio Agamben,Profanations. Paris, Rivages, 2005, p. 107.

[13] Le sens étymologique de « sacré » étant séparé.

[14] La confession d’un enfant du siècle, op.cit., p. 9.

[15] Françoise Proust, L’Histoire à contretemps, Les Editions du Cerf, 1994, pp. 160-161.

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