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Sciences sociales et révolution : un nouveau laboratoire ?


par Jocelyne Dakhlia

Ce texte a été présenté en ouverture du Séminaire Sciences sociales en révolution, Nouveaux outils, nouvelles perspectives, tenu à Tunis, les 25 et 26 novembre 2016

 

Qu’est ce que la Révolution a changé et continue de changer dans nos pratiques de recherches, dans l’exercice de notre métier commun de chercheurs ? Depuis le déclenchement de la révolution, il s’est écoulé suffisamment de temps pour que nous puissions envisager un bilan et un bilan réflexif.[1] Qu’est-ce que la révolution tunisienne a modifié dans nos démarches, dans nos objets d’études ? Dans la définition de nos terrains et nos engagements sur le terrain? Dans nos rapports entre nous ? Dans nos rapports aux institutions ? Est-ce que, comme chercheurs sur la société, nous travaillons de manière réellement différente ou non depuis 2011 ?

Je soulève d’emblée la question du non, d’une réponse possiblement négative, parce que le séminaire parisien que je coordonne à l’EHESS a accueilli en novembre 2016, pour sa première séance de l’année universitaire 2016-2017, Béatrice Hibou. Béatrice Hibou, et je l’en remercie, s’est livrée pour nous à un exercice réflexif, retour sur son terrain tunisien, et elle a assorti cet exercice difficile et riche d’une mise en garde méthodologique. Selon elle, il y aurait une illusion de la table rase révolutionnaire, une illusion de la rupture, et il faudrait privilégier au contraire la prise en compte de ce qui ne change pas, ce qui vient de loin… A rebours d’une vision romantique de la Révolution qui rendrait toute rupture possible et pensable…

J’entends bien cette mise en garde formulée par Béatrice Hibou et souscris, bien sûr, comme historienne, à une attention fine aux héritages et aux échelles multidécennales ou multiséculaires… Mais, pour animer à l’EHESS ce séminaire sur la Tunisie en révolution depuis maintenant quatre ans, je ne peux pas ne pas partir d’un donné, sur le plan scientifique au moins, qui est véritablement celui de la rupture, de l’ère nouvelle… L’ouverture du champ des possibles, la révélation d’autres champs du possible s’est avérée aussi pour les chercheurs en sciences sociales. Quand la société change, nous changeons, en tant que nous sommes aussi des acteurs civiques, citoyens, avec nos engagements ou nos émotions ; et les conditions de notre travail change aussi, bien évidemment, parce que nous observons ces changements en temps réel et avec d’autres libertés que par le passé mais aussi avec la révélation de faits sociaux autrefois invisibles ou inexistants. En un sens par rapport à d’autres catégories socio-professionnelles, nous sommes doublement exposés au changement et donc à la résistance au changement

 

En premier lieux, quand je parle d’autres possibles, je ne fais pas simplement référence à la censure sur notre travail, celle du temps de Bourguiba comme celle du temps de Ben Ali. L’époque des livres interdits, mais aussi l’époque d’un certain interventionnisme sur les sujets de colloque, ou d’autres brimades et sanctions malheureusement plus lourdes  sont bien avérées, et il faut avoir une pensée ici pour la répression politique qui frappait de plein fouet le milieu étudiant, tant de gauche qu’islamiste. L’autocensure fût-elle inconsciente était un autre effet de ce contexte. L’impact sur la recherche même de cette situation policière n’a pas été étudié en tant que tel, mais, dans ce cadre, la question des relations entre étudiants et enseignants serait aussi un objet d’enquête appréciable. Solidarité ou non face à la répression, tensions générationnelles …

En même temps, pour être juste, et ce point peut être discuté, il me semble que certaines déclarations qui ont été faites au lendemain de la révolution sur le milieu de la recherche tunisien, et notamment sur la recherche historique qui aurait été complètement bridée, ces déclarations auraient demandé de fortes nuances. Après tout il y a eu même sous Ben Ali une réflexion de sciences sociales de très bonne tenue en Tunisie, réputée, avec une relative autonomie des chercheurs, dès lors que ces travaux demeuraient dans un cadre restreint et n’entraînaient pas de débat public. L’historiographie tunisienne, notamment, n’a pas démérité. Donc ce n’est pas seulement et mécaniquement la levée de la censure qui introduit le changement, l’émergence de nouveaux terrains, de nouveaux objets…

C’est tout le regard sur la société elle-même qui change depuis quelques années mais aussi le rapport à soi, comme individu, comme citoyen, le rapport au corps, également et aux droits, bien sûr. Le rapport à l’espace change également, et radicalement. En en sens tout est parti de cet enjeu d’un espace. Or, à cet égard, il faut remarquer que lorsque l’on parle de la « Tunisie de l’intérieur » qui aurait été oubliée, si l’on prend en compte les grands travaux scientifiques produits dans les année 1960 et 1970, on constate que ce n’est pas vrai sur le plan de la science sociale. Comment ne pas penser à la grande thèse de Habib Attia par exemple, sur les Hautes Steppes ?[2] Il y eu des études en quantité sur les Suds tunisiens, ou sur le Nord Ouest, y compris les travaux sur la Khroumirie de Wim van Binsbergen, par exemple, pour internationaliser, ce cadre scientifique mais cette production, c’est significatif, est demeurée sans effet sur les politiques publiques, d’une part, et sur la conscience nationale d’autre part. Je n’ose dire sur le récit national.

Nous sommes dans un moment nouveau où, possiblement, un rapport différent à ces espaces et groupes sociaux oubliés, délaissés, résulte de leur nouvelle visibilité politique et crée peut-être aussi une nouvelle visibilité scientifique pour les études qui leur sont consacrées.

A ce stade il faut souligner la part de disposition intime, personnelle, dans cette acceptation du changement, dans l’ouverture au changement ou dans le désir de changement ou le désir de révolution, tout simplement. L’événement révolutionnaire a bien été, pour ses acteurs, un moment d’euphorie collective au cours duquel, brièvement, tout est apparu possible. Passé ce moment, il a fallu aussi prendre en compte avec réalisme, et parfois de manière douloureuse, la force de résistance du monde social, ou des institutions. Or nos attentes personnelles, mais aussi notre habitus familial, par exemple, jouent ici un rôle axial et c’est pourquoi je remercie nos collègues qui ont accepté de présenter leur propre expérience au cours de ces journées. Ils s’engagent à opérer devant nous un travail réflexif qui est en partie d’ordre personnel, biographique, et nous allons les pousser aussi dans ce sens lors des discussions, en même temps qu’ils analysent un état de l’art, une mutation d’un champ de recherches…

Pour donner le ton, donner des gages, et me prêter un peu moi aussi à cet exercice nécessaire d’humilité, je me souviens par exemple que dans les jours qui ont suivi la révolution, dans l’état de fièvre qui s’était emparé de nous tous, j’ai eu paradoxalement un moment subit d’abattement, de découragement intense. Littéralement, mes bras sont tombés. Je venais de me rappeler que je travaillais sur Le Harem sultanien et la question du despotisme au Maroc et tout d’un coup je me suis dit « mais alors tout ça ne sert plus à rien ». J’ai eu l’impression d’un seul coup que cette recherche n’avait plus de sens et plus de raison d’être . Sans en être bien consciente jusque là, j’articulais étroitement dans ma recherche Maroc et Tunisie, et, travaillant sur le Maroc, j’avais l’impression de travailler aussi à « déverrouiller » une histoire tunisienne ou une histoire politique arabe qui était aussi tunisienne. Ainsi nous avons tous ces dispositifs intimes ou ces dispositions intimes, cet aiguillon personnel qui nous donne envie de travailler et cette question de notre motivation, de ce qui nous mobilise comme chercheurs, a toute sa place dans notre rencontre.

Sur ce plan, la Révolution a indiscutablement ouvert une ère nouvelle de la recherche. D’abord, pour ceux d’entre eux qui étaient déjà des chercheurs, il me semble qu’elle nous a ramenés ou peut-être conduits pour certains à un impératif d’humilité. Le surgissement de l’imprévu, l’événement sur lequel on n’a pas de prise… Pour certains d’entre nous, ce désarroi fut assez vite surmonté, et il le fallait. En dépit de tous les opportunismes possibles et prévisibles, cette révolution nous a tous sortis de notre « zone de confort » et des analyses toutes faites.

Et d’autre part, elle a fait exploser démographiquement et sociologiquement le milieu de la recherche sur la Tunisie, jusque là très restreint sinon confidentiel. Du jour au lendemain, on a vu des dizaines si ce n’est des centaines de chercheurs dans le monde entier se mettre à s’intéresser à la Tunisie. En soi, c’était une révolution scientifique. Ce petit pays qui avait peu de spécialistes, qui ne suscitait guère d’intérêt savant sur le plan international, il faut le dire, comme beaucoup de petits pays, est tout d’un coup passé sous les feux des projecteurs. Certaines de ces recherches ont fait long feu ; on a vu beaucoup de politistes notamment, dans le monde entier, écrire des articles sur la Tunisie sans y avoir mis les pieds, ou sans y avoir séjourné plus de quelques jours, puis cet intérêt analytique superficiel est retombé.

Restent des dizaines de chercheurs qui se sont engagés, au contraire, dans des recherches au long cours, venus de partout dans le monde : cela a un impact considérable sur la recherche de science sociale en cours. Il y aura un avant et un après la révolution de ce point de vue. Et scientifiquement on peut dire que maintenant la Tunisie est, appartient à tout le monde ou presque, cela casse en partie un schème d’autochtonie dans la recherche. Auparavant, qui travaillait sur des petites villes de l’intérieur, notamment, sinon le chercheur tunisien qui étudiait sa région d’origine ? Même si des études allogènes sur ces mêmes régions, j’y insiste, passaient complètement inaperçues, pour des raisons qui restent encore à élucider. Tant de thèses sur la Tunisie soutenues aux Etats-Uies ou en Europe sont demeurées complètement inconnues dans l’Université tunisienne, dénotant une absence de porosité criante des réseaux scientifiques…[3]

A partir de janvier 2011, on a donc vu des jeunes chercheurs français, italiens, belges… qui n’avaient jamais entendu jusque-là le nom de Regueb, par exemple, débarquer pour effectuer des enquêtes que des chercheurs tunisiens n’avaient jamais faites. On peut évidemment discuter la pertinence, la maturité de leurs cadres d’appréhension de cette réalité locale. Le paradoxe est qu’aujourd’hui, à tort ou à raison, nous pouvons avoir l’impression qu’il y a plus de chercheurs étrangers investissant le terrain tunisien que de chercheurs des institutions tunisiennes présents sur ces mêmes terrains. Il est vrai que les problèmes au moins de financement de la recherche de terrain peuvent persister dans le pays. Que penser de cette disparité ? Et que penser de chercheurs moins jeunes pour qui la révolution a été l’occasion d’une conversion scientifique ? Avec un retour au pays, pour certains, ou l’adoption d’une activité professionnelle transnationale ?

Quelles relations cette nouvelle recherche entretient-elle avec les institutions tunisiennes ? Quel effet cet afflux de chercheurs produit-il aussi sur les institutions de recherche étrangères installées en Tunisie ? Ou sur les fondations étrangères finançant bien souvent les rencontres scientifiques ou guidant leur agenda via des subventions ? Il y a là un dispositif institutionnel qui n’est pas nouveau mais pour lequel la révolution tunisienne a aussi bouleversé la donne, avec une sur-sollicitation et une inflexion privilégiée des tropismes scientifiques en direction de la transition démocratique ou de la situation postrévolutionnaire.

Certainement peut-on escompter dans cette vogue des recherches sur la Tunisie un effet de marché, un opportunisme à certains égards légitime pour un marché flottant de jeunes chercheurs dont l’insertion professionnelle est souvent ardue aujourd’hui… Certains sujets sont vendeurs, et il n’y a pas lieu d’ignorer une demande sociale et institutionnelle directement produites par la révolution. Mais la sincérité de l’élan scientifique que j’observe chez de nombreux jeunes chercheurs est indéniable et j’ai parfois l’impression que, sans parler de table rase, sans idéaliser un moment révolutionnaire qui nous rendrait tous égaux devant le monde nouveau qui s’annonce, une sorte de remise à zéro des compteurs scientifiques s’est opérée. Nous constatons qu’à certains égards, dans une situation d’arasement des problématiques, nous faisons face à une situation, à des situations et des faits sociaux qu’il faut repenser complètement et d’une certaine façon, dans cette mise à plat, un jeune étudiant belge, par exemple, qui découvre la Tunisie avec un œil neuf et inexpérimenté, peut faire « avancer » les problématiques, déplacer les cadres, en raison même de son inexpérience et du pas de côté qu’il permet d’opérer. Cet effet d’aubain a évidemment ses limites et il convient de les cerner.

Personnellement j’ai aussi tendance à penser que toute approche de science sociale, bonne ou mauvaise d’ailleurs, met certaines questions en lumière et en relègue d’autres dans l’ombre. Ainsi, je ne vais pas, ce serait démagogique, défendre l’idée que toutes les approches se valent et qu’un jeune étudiant de Master dans le moment présent apporte autant à la nouvelle recherche tunisienne qu’un chercheur qui a vingt ans de métier, parce qu’il défriche des terrains inédits. Mais j’observe que ces nouveaux chercheurs, jeunes et moins jeunes, d’ailleurs, Tunisiens ou non, professionnellement implantés en Tunisie ou ailleurs, « voient » des questions qui n’étaient pas en travail ou même pas pensables, pas concevables, il y a seulement dix ans.

Pour autant, il ne faudrait pas occulter les effets de domination. Pourquoi si peu de visibilité aujourd’hui d’une jeune recherche produite en Tunisie même après la révolution ? Pourquoi les travaux les plus saillants sont-ils européens ? Est-ce que les chercheurs de l’Université tunisienne ont privilégié l’action ? L’engagement politique ? Syndical ? Est-ce qu’il ont priorisé une continuité de leurs objets de recherche antérieurs, construisant une distance entre recherche personnelle et révolution, ce qui peut aussi se comprendre et se justifier. Après tout, et pour en revenir à la question des dispositifs personnels, j’ai personnellement repris mes recherches sur le Maroc. Mais ce n’est pas pour autant que rien n’a changé dans ma conscience des faits sociaux et donc dans ma façon de les aborder.

Peut-être aussi ce moment scientifique est-il tout simplement sous le signe d’une plus grande mobilité des acteurs de la recherches, mais rien n’est plus inégal, précisément, que l’aptitude à la mobilité. Le rayonnement scientifique est bien souvent le reflet direct d’une aptitude au mouvement du chercheur, très inégalement partagé d’une rive à l’autre de la Méditerranée, à commencer par les raisons politiques et de visa.

C’est donc un examen de conscience scientifique, en quelque sorte qui est au programme de ces deux journées, afin d’avoir plus d’acuité réflexive quant à nos pratiques, quant à leur sens et leur portée, dans le moment  crucial que nous vivons ; sans illusion excessive sur les attentes sociales à l’égard de nos compétences, car le terme est à assumer, mais dans la conscience que nous avons, nous aussi, notre mot à dire et que notre parole est aussi une parole d’acteurs.

[1] La première rencontre issue de la collaboration entre l’EHESS à Paris, et l’association Nachaz, avec le soutien du CRLDHT, cette première rencontre avait eu lieu à la Bibliothèque Nationale. Animés du même souci de partenariat avec une grande institution tunisienne au coeur de la recherche, nous avons eu le plaisir d’être accueillis par les Archives Nationales. Et remercions chaleureusement pour cette hospitalité le Directeur des Archives, Mr Hédi Jallab…

[2] H. Attia, Les Hautes Steppes tunisienne : de la société pastorale à la société paysanne, Université Paris-Diderot, 1977

[3] Pour en rester à des exemples relatifs à la région des Steppes, je citerai la thèse de Gavin McQuarrie sur le commerce de l’alfa, soutenue à Durham en 1997,  European influence and tribal society in Tunisia during the nineteenth century : the origins and impact of the trade in esparto grass, 1870-1940

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