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Travailler sur l’alcool en Tunisie sous le Protectorat : une révolution ?


Nessim Znaien Université Paris I Panthéon-Sorbonne

 

Résumé

A l’aube de l’événement révolutionnaire de 2011, travailler sur des substances considérées comme illicites moralement et socialement par l’ordre établi peut prendre un jour nouveau. En Tunisie et en Afrique du Nord, les travaux sur l’alcool et les drogues à l’époque contemporaine, en français comme en arabe, sont rares mais pas inexistants. Certains travaux traitent de l’augmentation des prises de consommation, comme un fait objectif et étudient la réaction logique des autorités face au phénomène. D’autres travaux évoquent davantage la sociabilité autour de la boisson et utilisent au final les substances dites « illicites » comme un prétexte à étudier un milieu et une population donnée. Peu de travaux mettent au cœur de leur réflexion la construction d’une normativité, et sa négociation par les différents groupes sociaux. L’alcoolisme, ou la toxicomanie sont des concepts éminemment subjectifs et dépendent entièrement du contexte social et culturel dans lequel ils sont produits. Partant de là, évoquer les alcools et les drogues revient alors à étudier la construction de normes, dont le maintien est au cœur de la légitimité des pouvoirs dominants. C’est ce dernier point, qui nous semble le plus novateur pour une recherche sur l’alcool ou la drogue sur le terrain tunisien.

 

Le 29 mars 2016, un journaliste de France culture, Emmanuel Laurentin, venu réaliser en Tunisie une émission sur l’événement révolutionnaire de 2011 et ses conséquences sur la manière de faire de l’histoire en Tunisie, nous interrogea sur le lien entre notre sujet de thèse, l’alcool en Tunisie sous le Protectorat, et la révolution de 2011. Il se demandait si le choix de notre sujet était une conséquence de l’événement révolutionnaire.

Cette question nous a surpris, mais nous avons répondu trois choses. Nous avons tout d’abord dit que l’histoire de l’alcool était intimement liée à une histoire de l’alimentation, de la culture matérielle et de la vie quotidienne. Il s’agissait de participer à réaliser une histoire « vue d’en bas », ce qui pouvait avoir un sens alors que nombreux étaient les débats sur la place véritable des mouvements populaires au sein de la révolution. Nous dîmes par ailleurs que travailler sur l’alcool était une manière de ne pas valider un préjugé culturel orientaliste, de ne pas cautionner une image de la Tunisie et de ses habitudes alimentaires, que le régime de Ben Ali avait largement vendues à l’international, pour rendre théoriquement ce pays plus « attirant ». Enfin, il nous était apparu clair que travailler sur l’alcool impliquait de se pencher de près sur le contrôle social et la répression envers les alcooliques, et d’étudier la construction d’un État autoritaire en formation, en même temps qu’il permettait de mieux mesurer les marges de manœuvre et de négociation vis-à-vis dudit État.

Avec un peu de recul, la surprise initiale ressentie à l’égard de la question du journaliste peut tout de même être interprétée, d’au moins deux manières. Tout d’abord, elle signifiait sans doute qu’il est possible de faire de l’histoire de la Tunisie aujourd’hui par intérêt vis-à vis d’une période en soit, mais sans obsession pour la compréhension de l’événement révolutionnaire. D’autres sciences sociales, comme la géographie, la science politique ou la sociologie peuvent sans doute moins éviter l’approche de cette question. La quête du sens de notre sujet vis-à-vis de la révolution a eu lieu après  le choix du sujet, voire même après le terrain de recherche et non préalablement à celui-ci. La deuxième signification possible de notre étonnement quant à la possibilité d’un lien entre la révolution de 2011 et le choix de notre sujet de thèse provient sans doute de l’absence de véritable révolution dans notre domaine de recherche. Ceci peut paraître d’autant plus surprenant que nombreuses ont été les affaires liées à des prises de stupéfiant dans la Tunisie post-2011, ou les articles évoquant l’augmentation de la consommation d’alcool en Tunisie depuis cette période.

L’alcool, vu comme un produit déviant a donc été très peu traité, comme les drogues, par les sciences sociales après la révolution. Certains paragraphes de thèses d’histoire pouvaient évoquer la consommation d’alcool, comme dans le travail, de Ghazi Hamdi soutenue en 2013 sur l’espace public de Tunis à l’époque du Protectorat[1], mais de manière marginale en comparaison avec la somme des travaux réalisés sous les périodes précédentes. En effet, ces quinze dernières années, la consommation d’alcool, comme d’ailleurs de drogues avait pu être abordée par de nombreux chercheurs, notamment en langue arabe. Dans sa thèse sur les marginaux à Tunis de 1930 à 1956, Zineb Majri évoque en 2009[2] les questions de consommation d’alcool, pour souligner, dans la lignée d’un Abdelhamid Larguèche dans Les ombres de Tunis, que la consommation d’alcool ou de drogue est constitutif en soit de la marginalité. Travaillant sur l’entre-deux guerres et notamment sur le groupe Taht essour, Zineb Majri propose l’idée que c’est en se réappropriant la consommation des substances dites déviantes que les individus se définissent comme marginaux, sans que cette donnée ne soit nécessairement imposée par le pouvoir.

Deux travaux d’étudiants avaient quant à eux directement traités de la question de l’alcool dans la dizaine d’année précédant la révolution. En Sociologie, Emmanuel Buisson-Fenet[3] dans un article de 1999 intitulé « Ivresse et rapport à l’occidentalisation au Maghreb », analysait les codes sociaux autour de la question de la boisson (en s’inspirant en partie des travaux d’Omar Carlier sur l’Algérie[4]), comme les pratiques cachées. L’auteur montrait que les personnes qu’il interrogeait dénonçaient l’hypocrisie des sociétés arabes, en comparaison des sociétés occidentales supposées davantage libérales, idéalisant  ainsi des sociétés européennes et affichant une certaine souffrance sociale, susceptible d’atteindre la place publique un jour ou l’autre. En Histoire, Monji Ben Mohamed, dans un mémoire de DEA[5] étudiait quant à lui la consommation d’alcool comme une déviance objective dans une société musulmane. Une objective augmentation de la consommation d’alcool était mise en avant, prouvée essentiellement par l’augmentation des discours et des emprisonnements dus à l’alcool sous le Protectorat, pour ensuite évoquer la réaction du pouvoir central essentiellement la construction de lois prohibitives. A la différence du travail de Jean-Pierre Castelain[6] pour les dockers du Havre, Monji Ben Mohamed  prenait la déviance comme un fait objectif, et ne percevait pas en quoi l’alcoolisme est d’abord une construction sociale, décidée par le pouvoir.

Ce travail de Monji Ben Mohamed avait tout de même le mérite d’aborder de front la question de l’alcool sous le Protectorat et de compléter un travail qui avait été effectué plus tôt, en 1990, par Hossine Boujara sur le phénomène de l’alcoolisme dans la régence de Tunis[7]. Le principal objectif de Houssine Boujarra était sans doute de montrer que l’augmentation de la consommation de l’alcool et même la répression à l’égard de ce liquide ne datait pas du Protectorat, et que l’alcool aux XVIIIème et XIXème siècle, naviguait entre interdit (postures que le pouvoir prend notamment durant les moments de guerre) et tolérance, dans des périodes où le pouvoir central laissait prospérer des débits de boissons notamment à des fins fiscales.

Le travail de Houssine Boujara était le premier qui évoquait la consommation d’alcool et sa répression de manière directe. Quelques années auparavant, d’autres historiens avaient abordé ces problématiques, comme des éléments parmi d’autres de l’ordre répressif. Abdelhamid Hénia, dans son étude sur les prisons et le système répressif à Tunis vers 1762[8], avait pu ponctuellement aborder les questions liées à l’alcool, tout comme Lahbib Chabbi[9], Sadok Boubaker[10] ou encore Abdelhamid Larguèche. Des études sur des groupes sociaux pouvaient également aborder des questions liées à l’alcool, sans que ce produit ne soit relié directement à la mise en place d’un système répressif. Dans le travail de Christelle Taraud sur les prostituées, la consommation d’alcool, était surtout associé aux logiques d’implantation des prostituées près des débits de boissons, et non comme un pan en soit d’une pratique sociologique quotidienne. Dans celui d’Adel Balkakhala sur l’alcoolisme chez les pêcheurs des côtes tunisiennes, l’alcoolisme était un reflet de la supposée influence des pêcheurs siciliens, et l’auteur associait cette boisson à certains codes de consommations, plutôt masculins, plutôt nocturnes et conviviaux.  Enfin, plus tôt, à la période coloniale, des docteurs s’étaient également intéressés à l’alcool en temps que produit dit déviant. Le docteur Porot ou encore le docteur Pinaud avaient pu publier des travaux, sur l’alcoolisme en Afrique du nord et chez les arabes, au service du projet politique de la colonisation.

Tous les travaux sur l’alcool émis durant les décennies précédant la colonisation avaient donc un point commun, ne pas parler de la production et de l’histoire du vignoble. Durant les décennies précédentes, l’alcool n’était pas vu comme une production, comme un produit alimentaire potentiel. Seuls des travaux de la colonisation ou des années 1960 portaient sur la question, comme celui de Jean Poncet sur L’agriculture en Tunisie depuis 1881[11] ou de Francis Peyronnet, sur le vignoble en Afrique du Nord[12]. Récemment des travaux avaient été effectués sur l’Algérie, mais non sur la Tunisie, avec les travaux d’Omar Bessaoud sur la viticulture oranaise[13], et la synthèse de Giulia Mélonia et Johan Swinnen[14].

En réalité, le changement révolutionnaire, est d’abord là, en un renouvellement du champ de l’alimentation de manière bien plus forte que le champ sur les déviances. Cette approche de l’histoire de l’alimentation et de l’histoire patrimoniale est privilégié en ce qui concerne les évolutions de l’histoire de l’alcool en Tunisie. Une journée d’étude a ainsi récemment eu lieu le 4 mai 2016 à la Manouba, et portait sur le vignoble en Tunisie, avec les thèmes suivants :

Boujarra, Houcine, Vin et sociabilité à l’époque moderne

Taieb, Ali, Le vignoble et son industrie : itinéraire d’un terroir et mémoire d’une aristocratie culturale dans les campagnes tunisiennes

Frini, Mohamed, Le vin dans la régence de Tunis : un produit sous estimé par les historiens de l’époque moderne

Taieb, Neffati, Consommation du vin dans la Tunisie coloniale d’après les sources italienne

Fawzi, Mostghanemi, Le vin et son commerce à l’époque moderne

Manel, Mokhtar, L’office des vins

Officiellement, il ne s’agissait pas d’étudier l’ivrognerie ou l’alcoolisme, mais de se porter sur le terrain de la production, alors qu’en réalité, l’essentiel des communications (quatre sur six) portait davantage sur la commercialisation et la consommation de vin que la production. Seul Ali Taieb semblait communiquer expressément sur le patrimoine rural viticole colonial, alors que Manel Mokhtar travaillait sur l’office des vins, office chargé de publiciser et de défendre les vins tunisiens à l’international.

Ce renouvellement des études sur la production viticole doit être compris dans le cadre tunisien d’un nouveau dynamisme des études sur l’alimentation en Tunisie. La thèse de Mohamed Frini sur l’huile d’olive sous le Protectorat[15], de Rached Lakhal sur la viande en Tunisie aux époques modernes et contemporaines[16], développent un champ de recherche que beaucoup considéraient relativement marginale en Tunisie, comme d’ailleurs en France jusqu’à peu. La majeure partie de ces nouvelles approches considèrent le produit alimentaire comme un élément constitutif d’une identité, d’un patrimoine qui peut éventuellement être un élément constitutif d’une résistance face à une invasion étrangère.

La volonté ici de se fixer dans le champ de l’Histoire de l’alimentation et du patrimoine, et non dans l’Histoire des déviances, en Tunisie dans les années après la révolution peut être ici commentée et constitue un élément historiographique majeur qui peut être interprété de plusieurs manières différentes. Scientifiquement, aborder l’alcool sous la forme de l’alimentation engage une réflexion qui, en théorie, mobilise plusieurs sciences sociales, comme l’anthropologie, la géographie, voire l’architecture pour certains travaux. Elle permet éventuellement de se relier à une histoire environnementale et de protection de certains espaces naturels, assez populaire et susceptible d’obtenir des financements.

Socialement ensuite, le discours de la recherche et la conservation de son identité nationale, identité multiple car issue de différents peuples et invasions, est tout de même assez consensuel dans la Tunisie post-révolutionnaire. Il s’agit d’écrire une histoire nationale, qui serait celle d’une mosaïque, voire d’un kaleïdoscope, qui ne rendrait la Tunisie que plus riche, et dans ce cadre, le vignoble serait la facette européenne de cette mosaïque de peuples et de culture. Dans un pays où des débats sur l’identité et sur l’arabité ont été denses après la révolution, il n’est pas étonnant de voir des travaux sur l’identité culinaire et sur le patrimoine. Économiquement ensuite, le discours sur l’étude du patrimoine, notamment viticole est facile à vendre à des pouvoirs publics ou des acteurs locaux recherchant d’autres formes de valorisation des territoires à des fins touristiques. Enfin, cette histoire du patrimoine viticole est sans doute moins coûteuse et risquée politiquement, car elle permet d’éviter le champ de l’histoire social pour surinvestir le champ de l’histoire culturel. En d’autre terme, travailler sur le patrimoine viticole plutôt que sur l’histoire des déviances, c’est-à-dire l’histoire des normes construites par les pouvoirs et de la transgression de ces normes, revient, le plus souvent, à nier les conflits ou les négociations sociales ; revient à produire une histoire inoffensive, voire atemporelle.

En conclusion, la révolution de 2011 révolutionne l’approche des études sur les drogues ou sur l’alcool en Tunisie, mais dans un sens sans doute surprenant. Alors que dans le même temps les questions autour des consommations de drogue et de l’alcool connaissaient une actualité brûlante, principalement en raison des nouvelles négociations de pouvoir dans la Tunisie après 2011 et du débat qui a commencé autour de l’identité nationale, il n’y a pas eu le même mouvement dans les sciences sociales. Même s’il n’y a eu que 6 ans depuis la révolution, on peut même dire qu’il y a eu un peu moins de travaux sur l’alcool ou les drogues que durant les 5 ou 10 ans précédant la révolution. Les quelques rares nouveaux travaux privilégient une approche par l’alimentation et si possible par le patrimoine, plutôt que par la déviance et par le contrôle social. Cette approche-là a le mérite d’être relativement originale sur les études sur l’alcool, mais restent assez classiques par rapport à bon nombre d’approches historiques de ces dix dernières années.

 

[1] Ghazi, Hamdi, Les lieux de sociabilité dans la ville de Tunis à l’époque coloniale : ville européenne et cosmopolitisme, 1881-1939, Thèse de l’Université Paul Valéry, Montpellier III.

[2] Majri, Zineb, Les marginaux à Tunis de 1930 à 1956, Tunis, Thèse de l’Université Tunis I, 2009, p272-301 [en arabe].

[3] Buisson-Fenet Emmanuel, « Ivresse et rapport à l’occidentalisation au Maghreb », Égypte/Monde arabe, Première série, 30-31 | 1997, mis en ligne le 07 juillet 2008, consulté le 05 août 2014.

[4] Carlier, Omar, « Le café maure. Sociabilité masculine et effervescence citoyenne », Paris, in Annales ESC, Volume 45, n°4, 1990, p. 975-1003.

[5] Ben Mohamed, Monji, Les aspects de la déviance sociale à l’époque du Protectorat : l’exemple de l’alcoolisme, Tunis, Mémoire de la faculté des Lettres et Sciences humaines, 2004-2005, p21 [en arabe].

[6] Castelain, Jean-Pierre, Manières de vivre, manières de boire, alcool et sociabilité sur le port, Paris, Imago, 1989

[7] Boujarra, Houssine, « L’alcoolisme et son évolution dans la Régence de Tunis », in Les Cahiers de Tunisie, n°41-42, 1990 [en arabe].

[8] Hénia, Abdelhamid, Prison et système répressif à Tunis vers 1762 : système répressif et inégalités sociales, in « Revue d’Histoire maghrébine », 10ème année, 1983, tunis, p. 240.

[9] Chabbi, lahbib, L’imaginaire et la ville. Le cas du tunis du XIXème siècle (1850-1881), thèse université des sciences sociales Grenoble II, 1977, p. 147.

[10] Boubaker, Sadok, La régence de Tunis au XVIIIème siècle, thèse de doctorat université du Mirail, 1978, p. 260.

[11] Poncet, Jean, La colonisation et l’agriculture européennes en Tunisie depuis 1881, Paris, La Haye, 1962.

[12] Peyronnet, Francis, Le vignoble nord africain, Alger, Université d’Alger, 1950.

[13] Bessaoud, Omar, « La viticulture oranaise, au cœur de l’économie coloniale » in Bouchène A, Peyroulou, JP, Siari T, and Thénault S (eds) Histoire de l’Algérie coloniale. Paris, La Découverte, 2013, p426.

[14] Melonia Giulia ans Swinnen Johan, « the rise and fall of the world’s largest wine exporter », in jounral of wine économics, 2014, p. 3-33.

[15] Frini Mohamed, L’huile d’olive dans la Régence de Tunis à l’époque moderne : histoire d’une denrée alimentaire de base, Thèse soutenue à l’Université de Tunis, 2012 [en arabe].

[16] Lakhal, Rached, Le marché de la viande aux XVIIIème et XIXème siècle, Thèse à l’Université Caen-Tunis, 2012.

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