Mohamed Salah Fliss : 1961-1970. Les étapes d’un engagement

Depuis quelques moi les « anciens » refont parler d’eux. En décembre dernier, la disparition de Papi est venu rappeler « ceux de Perspectives » à notre bon souvenir. Plus récemment, Aziz Krichen a publié chez nous un ouvrage où il revient sur la gauche et son grand récit… Le centenaire du mouvement communiste a également constitué un moment mémoriel marquant. Nous avons jugé utile, sur une proposition de notre ami Kmar Bendana, de reproduire cet entretien que lui a accordé Mohamed-Salah Fliss, publié en 2014 par le magazine Academia de l’Université de la Manouba.


 

Le texte qui suit reproduit l’entretien effectué le 22 janvier 2014 à l’Institut Supérieur d’Histoire de la Tunisie Contemporaine. Mohamed Salah Fliss revient sur les étapes, les raisons d’un engagement qui tient autant aux événements qu’il a vécus à Bizerte qu’à l’expérience de la prison.

 

Entrer à Perspectives 

K.B. : Quelles sont les circonstances dans lesquelles vous êtes entré dans le mouvement Perspectives ?

J’avais 14 ans et demi au moment de la bataille de Bizerte. Ce que j’ai vu pendant l’été 1961 m’a écœuré. Voir une armée tirer sur une autre m’a ahuri, révolté. Cette guerre était le résultat d’une politique de Bourguiba et je trouvais que de ce point de vue là, Bourguiba a raté le coche, comme homme d’Etat. Quand après la bataille, j’ai vu qu’il y avait un silence total, que Bourguiba n’a prononcé aucun mot d’excuse, je suis passé de l’autre bord. D’autres événements de moins grande envergure m’ont marqué également. Ali Ben Salem K’chouk et Habib H’nini, des participants au complot de décembre 1962 habitaient notre quartier. Recherchés par la garde nationale, ils se sont enfuis. J’ai vu les forces armées faire irruption par les terrasses dans notre patio où avec notre mère nous étions en train de manger autour de la mida. J’ai vu des hommes mettre des échelles à  l’extérieur, descendre dans les maisons sans permission aucune. On nous intime l’ordre de ne pas bouger, on a vécu une situation de peur autour de notre mère. Ils fouillent sous les lits, vident oreillers et matelas. J’ai vécu ces moments de terreur comme gosse dans notre maison, en présence des miens et de notre mère. Par la suite, j’ai appris que des gens comme Mohamed Salah Baratli (qui vient de décéder le 2 janvier dernier à l’âge de 86 ans), ont été torturés au point que pour arriver au tribunal, ils devaient marcher avec deux béquilles en bois (les photos existent). Cs événements m’ont éloigné de Bourguiba, de son parti et ont fait de moi un homme critique envers le régime. Avec le temps, on a appris à canaliser notre refus du régime en essayant de nous organiser.

Après, il y a eu le procès de Mohamed Ben Jannet que j’ai suivi de près. Il a été arrêté l’après-midi du 5 juin 1967 et condamné en été. On était offusqués que le procureur de la République demande la peine de mort, que Mohamed Ben Jannet écope de 20 ans de travaux forcés. C’était le point de départ d’une activité tous azimuts, pendant l’année 1967-1968. Je venais d’avoir mon bac en juin 1967.

K.B : Parlez-nous de ce « on ». Comment s’est formé votre groupe ?

Avec un groupe d’amis du lycée de Bizerte, on était en liaison avec nos aînés à la « faculté du 9 avril » qui nous rapportaient les nouvelles des événements à l’université. Ce groupe se composait d’amis qui fréquentaient le même lycée, habitaient des quartiers voisins et jouaient au football ensemble. Chaque week-end, grâce à nos aînés, on était au courant ce qui s’était passé dans la semaine à l’université et on les informait sur notre lycée qui était un peu spécial. Quand on a intégré le lycée (Stephen Pichon) en novembre 1961, nous l’avons pris de haute lutte aux Français. Nous l’avons investi sous la houlette du proviseur Mohamed Bouden, sur ordre de Mahmoud Messaâdi. Il n’y a eu aucune réaction de l’autre côté. Dans ce groupe, deux éléments sont partis faire des études en France. Les autres sont restés ensemble. Ils n’ont pas tous été en prison mais ils se sont engagés ensemble.

K.B : Quand et comment avez-vous rejoint le mouvement Perspectives ?

L’année 1967/1968, où j’ai rejoint l’université était une année faste en activités protestataires contre le régime. J’étais inscrit pour deux licences parallèles : l’une en civilisation islamique, l’autre en PPS (psychologie/philosophie/sociologie). J’habitais la cité universitaire Ras Ettabia. Il y avait des réunions politiques quotidiennes entre les trois variantes : le Baâth, Perspectives et le parti communiste tunisien. Deux grands comités ont été mis sur pied : pour la libération de Mohamed Ben Jannet et pour soutenir le peuple vietnamien contre la guerre américaine. Autour de ces deux comités, on a organisé des réunions dans les différentes sphères de l’université, distribué des tracts dans les restaurants et les cités universitaires. Les partis politiques venaient « pêcher » les éléments qui étaient censés être les plus actifs et les plus engagés. J’ai été contacté par les trois formations en vue d’avoir des entretiens plus élaborés avec les militants de chaque groupe. Honnêtement, on n’était pas outillés pour trancher dans le sens d’un engagement partisan clair et net. On discutait les uns avec les autres pour comprendre, on posait des questions, on compilait de la littérature. En mars 1968, c’était le cumul d’une série de manifestations, grèves, distribution de tracts…. Le régime a perdu son sang froid, il a décidé d’un grand coup pour essayer de récupérer le mouvement, de le stopper pour qu’il ne prenne pas de l’ampleur. Les deux livres blancs publiés par le Parti Socialiste Destourien et par les étudiants destouriens en 1968 le montrent bien :
le régime a été compréhensif et clément jusqu’à un certain point. Les contestataires n’ayant pas compris qu’il y avait des limites, on a cogné en faisant des arrestations. Les premières ont été faites le 19 mars 1968. Les premiers arrêtés, tabassés et bousculés ont donné des noms et la chaîne a commencé… Pour la direction du territoire, il fallait cataloguer chacun, même ceux dont l’appartenance n’était pas très claire. La libération de Mohamed Ben Jannet ou le soutien du Vietnam n’étaient pas considérés comme des causes ; il n’y avait que des gens organisés. Toutes les personnes citées étaient mises dans le même sac.

K.B : Au moment des arrestations en mars 1968, faisiez-vous clairement partie du mouvement Perspectives ?

J’étais encore hésitant. Je discutais avec tout le monde, je voulais me faire mon idée. Il fallait que je comprenne avant de trancher. Mais j’étais dans le coup du point de vue de l’action concrète :
je participais aux réunions, aux manifestations, aux grèves ; je distribuais les tracts. En prison avec un certain nombre de détenus (Abdallah Rouissi, Najib et Rached Chebbi… qui ont remis en cause leur appartenance au nationalisme arabe), nous avons eu des discussions. La prison donne l’occasion de profondes et fructueuses discussions quant à l’orientation politique. Le 1er août 1969, à Borj Erroumi, nous avons constitué une cellule appelée le GMLT : Groupement Marxiste Léniniste Tunisien. La tâche assignée à ce groupe était de comprendre la nature de la société tunisienne, de trancher dans le débat entre «révolution socialiste» ou «révolution démocratique nationale» ce qui pouvait convenir à la Tunisie à cette étape. Pencher pour la «révolution socialiste» signifiait pour nous aller avec le prolétariat industriel avec des alliés. Si on devait opter pour «révolution démocratique nationale», le panel devait être plus large, il fallait se mettre à l’écoute de la partie de la société tunisienne qui n’a pas eu sa part de développement après l’indépendance.

K.B. : Vous avez pu terminer vos études ?

Non. J’ai été coffré dès la première année. Condamné en 1968 à deux années de prison, j’ai effectué ma peine entière, à trois semaines près. J’ai été libéré le 17 janvier 1970 et n’ai pas pu reprendre mes études.

La prison

K.B. : Votre engagement au sein de Perspectives est le fruit de la maturation de votre réflexion en prison ?

Si j’étais resté libre, j’aurais eu mis plus de temps à choisir à cause des points de divergences.
Perspectives était idéologiquement un ramassis large qui ne pouvait pas tenir la route dans une seule et unique organisation. De plus, la constitution de Perspectives s’est faite à Paris, au vu des données du mouvement étudiant tunisien en France. C’était une partie de la mosaïque politique tunisienne, qui ne pouvait pas englober l’intégralité de la réalité politique du pays, plus complexe. Je suis venu à l’action politique à travers une expérience personnelle : la bataille de Bizerte de l’été 1961 puis le complot de décembre 1962. Je connaissais les personnes arrêtées en chair et en os, je les admirais parce que je les trouvais sincères, probes, n’ayant rien à se reprocher humainement sauf qu’ils étaient hermétiques (je parle de ceux qui se sont engagés dans le complot). Apprendre les condamnations à autant d’années de prison, voir la peine de leurs familles, c’est révoltant, affreux, insupportable, inadmissible. C’est ça la différence avec ceux qui sont venus de France. A mes yeux, les « perspectivistes » de France avaient à gagner en maturité en s’intégrant à la réalité tunisienne. Il leur était nécessaire d’avoir des accointances concrètes à travers les gens pour communiquer avec une partie de la population tunisienne.

K.B. : Ces jugements étaient-ils clairs pour vous avant la prison ?

Avant la prison, c’était un sentiment vague qui ne savait pas exprimer ses contours. En prison, la chose la plus admirable est qu’on est ensemble 24h/24h. Si on est animés de bonne volonté, il n’y avait que des luttes idéologiques et politiques pour remplir notre emploi du temps.
Après un coup de filet répressif, il fallait faire son mea culpa, revenir à l’action, pour l’asseoir, pour se donner les moyens de la comprendre, de la critiquer le cas échéant, de la compléter. Pendant toute la période de prison, la détention a eu la vertu de nous apprendre à nous retourner sur nos actions passées pour les décortiquer et essayer de voir où le bât blessait.

K.B. : Que pensez-vous aujourd’hui de la prison ? Que vous a-t-elle apporté ?

La prison a certainement servi à notre formation politique. Elle a permis de rassembler des gens différents. Des générations et expériences disparates qui peuvent se compléter se sont retrouvées ensemble. Des consciences se sont mises en commun. La discussion d’un jour peut déboucher après une semaine sur une remise en cause positive…

K.B. : Vous avez résisté aux vexations de la prison comme intellectuel. Tout le monde peut-il tirer profit de l’isolement ?

A part la lutte idéologique et politique, il y a le facteur humain. Premièrement, moi jeune de vingt ans, j’ai pu connaître des militants de toutes les régions, apprécier la hauteur morale et éthique de gens qui essayaient de se forger intellectuellement et politique. Deuxièmement, une solidarité s’est constituée contre un ennemi commun, l’administration pénitentiaire. Dans une manifestation, dans une grève, vous êtes dans une foule non individualisée. En prison, on connaît untel, son chemin, on approfondit la connaissance des individus. Le principe de la lutte devient intangible, indiscutable, quand on connaît les militants. Dans la clandestinité, sous pseudonyme, pressés de finir les réunions, on ne se connaît pas, c’est factice. En 1970, après deux ans de fréquentation, tout le monde était d’accord pour continuer le combat, dans le même esprit ou en changeant de méthode.

K.B : Quel souvenir gardez-vous de vos lectures en prison ?

En règle générale, nous avions deux types de lectures. D’une part les lectures clandestines :
certains geôliers faisaient la liaison entre nous et nos familles pour nous faire parvenir Le Monde, Marx, Lénine, Althusser, Samir Amin. Les lectures autorisées c’était la littérature, en arabe et en français, de Abderrahmane Charkaoui à Victor Hugo en passant par Nazim Hikmet, Bertold Brecht, des lectures situées dans un monde donné.
Nous avons pris l’habitude d’organiser des présentations autour de ces lectures. L’un de nous lisait un ouvrage, les autres discutaient l’exposé de présentation, le contenu de l’ouvrage et on se passait ensuite le livre. Ce fonctionnement de club de lecture s’ajoutait au travail manuel puisque nous préparions notre nourriture, nous faisions la lessive, le nettoyage de la chambrée etc.

Et après …

K.B. : A votre sortie en 1970, quelle suite avez-vous essayé de donner à votre engagement ?

La prison incite à devenir plus activiste qu’avant. Nous savons qu’emprisonner quelqu’un c’est essayer de le coincer. Or en sortant, chacun avait un canevas d’ensemble : comment agir chacun dans son coin ? On en a parlé avant de sortir ; on s’est posé la question : qui veut continuer ? Qui veut arrêter ? Une majorité voulait continuer et la discussion s’est poursuivie sans ambages. Comme on a été administrativement assignés à un espace géographique limité, chacun a essayé de faire ce qu’il pouvait dans le périmètre communal autorisé. Pour ma part, j’ai repris mes contacts à Bizerte. Je n’ai nommé en prison que ceux qui étaient déjà connus, mes camarades sont donc restés inconnus des services. J’ai retrouvé ma « clique », honorée de ne pas avoir été emprisonnée. Certains, comme Habib Meddah, Mokhtar Amraoui, Mohamed Chellouf, Ali Mathlouthi, Hached Zammouri par exemple ont continué leurs études. C’était des lycéens de ma génération, plus ou moins âgés que moi, passés étudiants à l’université de Tunis. Nous avons repris nos cercles de discussion. J’étais au chômage et pour moi continuer la lutte signifie reprendre les débats, remettre les cercles sur pied, essayer de reconstituer le schéma organisationnel sans tomber dans le principe pyramidal, pour empêcher que la police parvienne au sommet, si un jour elle arrête quelqu’un de la base, ou l’inverse.

K.B. : En somme, en détention, vous avez acquis une formation intellectuelle, théorique et politique et une culture d’organisation de parti ?

Effectivement. On aborde là un point important. En 1968, Perspectives touche à la prison ; elle se fractionne alors en trois mouvements. Le premier –composé entre autres de Hafedh Sethom, Mohamed Aïssa, Khemaïs Chammari, Aziz Krichen- pensait que le travail était novice et que ça ne valait pas le coup ; ils ne voulaient plus de cette manière de s’engager en politique. Un deuxième groupe considérait qu’il ne fallait pas lâcher la ligne politique et idéologique de Perspectives d’avant 1968 : s’engager sur la voie du maoïsme et marxisme-léninisme, poursuivre le but d’une révolution socialiste avec le prolétariat, Perspectives devant conduire le mouvement. La troisième fraction était favorable à une révolution démocratique nationale : la bourgeoisie nationale n’ayant pas pu achever certaines tâches, il fallait fédérer et rendre la société plus démocratique, phase nécessaire avant de passer à celle de la révolution socialiste.

K.B. : Vous étiez de quel groupe ?

Mes amis de Bizerte et moi étions du troisième groupe. Une tendance majoritaire va se dégager, considérant qu’il faut se transformer en ‘amel tounsi. Certains interprètent cela comme un « putsch » contre la ligne de Perspectives. Or, la démocratisation de l’enseignement supérieur aidant, quand on a commencé à recruter un peu partout dans la Tunisie, des gens venant des régions rurales ont intégré Perspectives avec un arrière-fond culturel et civilisationnel qui ne se limitait pas à la capitale ni à la bordure maritime du pays. Pour ces gens là, la «Révolution» était entachée d’une ruralité incontestable.

K.B. : Parlez-nous de l’usage de la brochure Perspectives au sein du mouvement.

Le journal était destiné à être diffusé au grand public dans la mesure du possible. Ce qui dépendait du nombre d’exemplaires qui pouvaient rentrer en Tunisie de façon clandestine. On était également tenus de discuter entre nous du contenu de la brochure. On devait d’abord parler de l’actualité nationale à travers les journaux. Les militants devaient lire soit El ‘amal soit L’Action, selon leur préférence. Il était important de comprendre les mécanismes développés au sein du parti au pouvoir afin de réagir et répondre. En dehors du groupe, chacun distribuait la brochure selon ses contacts, personnels, individuels ou à deux, dans la famille et récoltait les réactions. Ce travail n’était pas aussi systématique que celui qui était fait à l’intérieur mais il était nécessaire, car il conduisait à une démocratisation du contenu de la brochure. Les réactions au sein des cercles pouvaient conduire à élaborer des textes en réponse à un article mal traité ou à des questions mal formulées. Ce qui constitue débat.

K.B. : Vous avez écrit ?

Oui, en arabe, dans Perspectives mais surtout dans el ‘amel tounsi. A la fin, dans la clandestinité, et quand on était séparés les uns des autres, il m’est arrivé de faire seul des numéros entiers.

K.B. : Et côté langue ?

Au moment du passage entre Perspectives à el ‘amel tounsi, le problème de la langue s’est posé sérieusement et même avec une certaine insistance. Je vous ai parlé des adhérents venant de l’intérieur du pays ; ils pensaient aux leurs. C’est la raison pour laquelle el ‘amel tounsi était rédigé en arabe dialectal, malgré le refus d’une grande partie des militants, réclamant plutôt un journal en arabe littéraire facile à lire, exportable en Algérie, au Maroc. Nous avons fait quelques expériences en écrivant des articles en arabe littéraire dans des numéros d’el ‘amel tounsi faits à l’intérieur du pays. C’était important pour nous car on considérait que le dialecte que je pouvais écrire était différent de celui de Mohamed Khenissi, originaire de Zarzis.

K.B. : Vous étiez favorable à quoi ?

A l’arabe littéraire. En principe, le journal est destiné aux ouvriers. Or, quand un ouvrier sait lire, il peut aussi bien aborder l’arabe dialectal que l’arabe littéraire simplifié. Pour les analphabètes, on partait de l’idée qu’il faut leur lire le journal. Imaginons votre mère ou la mienne écoutant les informations. Une tournure ou un mot peut leur échapper mais elles peuvent comprendre le message en arabe littéraire simple. Pour moi Perspectives n’était pas seulement destinée aux ouvriers.

K.B. : Quels étaient vos moyens pour fabriquer cette brochure?

On tirait à 5.000 ou 6.000 exemplaires, grâce aux militants et à leurs contributions volontaires. On travaillait avec des moyens rudimentaires : une machine à stencils et une ronéo traditionnelle. La publication était le fruit du volontariat de ceux qui écrivent, impriment, diffusent. On n’avait pas de frais autour de la brochure, on payait tout par nous-mêmes. Dans la clandestinité, chacun vivait avec 5 dinars par mois et par personne.

K.B. : Quand avez-vous intégré la vie professionnelle ?

En 1980. Mohamed M’zali a transféré les sièges sociaux de la capitale vers les lieux de production. A Bizerte, on a une entreprise appelée : la Manufacture Tunisienne de Céramique (MTC) dont la direction générale se trouvait à Tunis. Quand le siège a été transféré à Bizerte, les cadres n’ont pas voulu bouger. J’ai passé un test, j’ai trouvé un PDG remarquable, Mahmoud Chehata, aujourd’hui décédé. Après le test, j’ai un peu hésité. Puis j’ai pris mon courage à deux mains et je lui ai expliqué mon parcours en lui avouant que je n’étais pas en bons termes avec les autorités du pays.
Il m’a dit : « j’ai besoin justement de gens comme vous. Vous allez travailler et saha lik ».

K.B. : Et entre 1970 et 1980 ?

On me voyait trop actif, circulant à droite et à gauche. Il fallait me « coincer ». J’ai travaillé comme contractuel à la municipalité de Bizerte, en tant que rédacteur interprète. Puis j’ai fait deux ans et deux mois à la Société Régionale des Transports. Ces périodes de travail étaient entrecoupées par des arrestations. J’ai été arrêté quatre fois : entre mars 1968 à janvier 1970 ; du 14 février au 28 décembre 1972. En 1973, j’ai intégré la clandestinité, condamné par contumace dans le procès de la Cour de Sûreté de l’Etat de 1974, j’ai été ré-arrêté le jeudi 20 mars 1975 et libéré le 2 août 1979. J’ai été réincarcéré le 12 février 1980 jusqu’au 30 avril 1980 : Bourguiba ayant supprimé la libération sous condition, cela m’a coûté trois mois de prison supplémentaires.

K.B. : Qu’avez-vous pensé au moment de la « Révolution tunisienne » (déc. 2010/ janv. 2011) ?

J’ai pensé que l’espoir était permis, de nouveau, comme je l’avais toujours senti. Je n’ai jamais perdu espoir. Après 1980, j’ai fait partie du groupe de militants qui s’est éveillé sur l’importance de la lutte au sein des mouvements en faveur des droits de l’homme. J’ai pensé que la Tunisie avait cette chance de développer une activité autour de la Ligue des Droits de l’Homme. J’ai été membre du comité directeur de la Ligue Tunisienne des Droits de l’Homme ; en 1985, j’ai été vice-président et en 1994 aussi. J’ai fait partie d’un groupe de citoyens qui a été à la base de la création de la Section tunisienne d’Amnesty International car j’ai vu au cours de mes quatre incarcérations ce que cette organisation a pu faire pour nous. J’ai compris que c’était des gens capables de se détacher de toute appartenance politique et de toute manipulation.

K.B. : Vous avez rejoint le travail humanitaire pour vous détacher de l’appartenance politique ?

J’avais envie de prendre mes distances avec l’appartenance organisationnelle parce que le bilan de la dernière expérience d’el ‘amel tounsi de 1973 à 1975 était pénible et douloureux. Le bilan n’encourageait pas à rester dans la mouvance groupusculaire. Après el ‘amel tounsi, il y a eu ech-cho’la, les coups de répression se succédant la direction du mouvement se décimait. Les clivages finissent par devenir absurdes.
Je me suis marié en 1982, j’ai eu deux filles. Pour moi la « Révolution », l’espoir, c’est les filles, les femmes.

K.B. : Vos filles ont participé à la « Révolution » ?

Ma fille aînée vit en France, elle a participé en « immigrée » et de loin. La seconde, étudiante à l’INSATT, a participé avec ses camarades aux événements.

K.B. : Et aujourd’hui ?

Ma personnalité actuelle ne peut plus s’accommoder de postions politiques que je ne peux assumer ni porter en mon âme et conscience. La discipline renferme les germes de l’enfermement.
Une organisation politique c’est aujourd’hui pour moi contraire à la liberté. Le mode stalinien, le centralisme démocratique etc. ne sont pas compatibles avec la liberté. Il faut se prendre en charge, réfléchir, être soi-même, honnête et sincère et ne pas se cacher derrière des vitrines qui ne portent pas leur nom parfois.

 

Les propos ont été recueillis et traités par Kmar Bendana
Publié dans le magazine Akademia, n°27, Université de La Manouba, mars 2014, pp. 7-12

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