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Amina et l’instantanéité de la révolution


Jocelyne Dakhlia

Une jeune fille, une très jeune femme était en prison pour des faits qui ne nécessiteraient pas le recours à une détention préventive. Human Rights Watch, la Ligue des Droits de l’Homme ou d’autres organisations de défense des droits humains nous le rappellent instamment.

Une mobilisation contre l’extrême sévérité du traitement qui lui est réservé est donc impérative, et ces mobilisations contre la sévérité ou la partialité du système judiciaire sont partie intégrante du processus de démocratisation que vit actuellement la Tunisie Ce système judiciaire tunisien peine pour le moins à se défaire de ses inerties et de ses lourdeurs, comme de ses réflexes sécuritaires, et une affaire comme celle d’Amina en révèle au grand jour le fonctionnement, désormais scruté sur la scène internationale. Par delà ce combat pour ramener l’affaire d’Amina, en justice, à de plus justes proportions et pour que la machine judiciaire cesse de s’emballer contre elle et autour d’elle, combat rappelant toutes les affaires tunisiennes récentes d’entrave à la liberté d’opinion ou à la liberté d’expression artistique, comment penser le cas d’Amina dans le présent moment politique et dans le présent moment révolutionnaire ? Comme pour le cas de Weld el 15, ou encore comme pour l’épisode plus ancien du film de Nadia El Fani, « La Laïcité Inch’Allah », une crise de ce type, impliquant tant l’opinion ou une partie de l’opinion que la machine répressive appelle deux niveaux de réaction : une position de principe en faveur de la liberté d’expression, au premier chef, mais aussi une analyse de fond de l’œuvre ou du geste incriminé, ainsi que de son impact social.

Autant une position de principe se doit d’être ferme, autant l’analyse, elle, appelle la nuance, la distance et éventuellement la critique. Dans le cas d’Amina, cette position éthique, qui nous conduit à soutenir au nom de la liberté d’expression des formes d’expression que précisément nous n’aimons pas (« l’appel au meurtre » de policiers, pour s’en tenir au point le plus clairement contestable du cas de rappeur Weld el 15…), des formes d’expression que nous ne choisirions pas, n’approuverions pas si elles n’étaient menacées, cette tension vers le droit à la libre expression, alliée à des réticences sur la méthode ou le fond de celle-ci est une formule récurrente de la part de ses soutiens en Tunisie. C’est la position de nombre des défenseurs d’Amina, telles Radhia Nasraoui ou les représentantes de l’ATFD, qui avec beaucoup d’honnêteté – et de courage – déclarèrent clairement qu’elles n’adhéraient pas aux méthodes des Femen et les estimaient contreproductives, mais qu’elles défendaient le droit à l’expression d’une jeune femme  déterminée et sincère dans sa démarche. Courage dans le soutien, car il est clair que l’assimilation aux Femen, en Tunisie, du féminisme de la mouvance démocratique « laïque » risque de porter à celle-ci un coup fatal, les islamistes et leurs sympathisants n’ayant pas attendu ces événements, inespérés à leurs yeux, pour accuser l’Association Tunisienne des Femme Démocrates, notamment, d’être inféodée à un esprit occidental du féminisme, inadapté à une société arabo-islamique.

Dans quelle mesure alors peut-on distinguer l’action d’Amina de l’action des Femen, dissocier un soutien à Amina, qui ne serait certes pas un chèque en blanc sur l’avenir, d’un soutien bien plus problématique et hasardeux aux Femen ? L’action de la Femen tunisienne serait-elle bonne à penser au seul fait qu’elle est Tunisienne, dans l’exclusion de toute ingérence « étrangère » ? D’« agissements en bande organisée», comme l’a voulu un temps l’accusation judiciaire ?

Une solidarité sans nuances face à cette machine judiciaire, contre la justice qui serait tentée d’en faire une affaire politique est à poser de manière implacable. Vient après la nécessité d’une désintrication lucide de toutes les implications de ce cas, si riche de subversion et d’affect, si lourd de tensions et de violence, mais également si révélateur de l’illusoire dissociation d’une scène interne et externe dans la dynamique politique tunisienne.

Tout d’abord, à quelle échelle faut-il lire l’histoire d’Amina ? Elle fait sens tout d’abord à l’échelle du monde arabe et islamique dans son ensemble, dans son souffle révolutionnaire, un monde qui a vu se multiplier récemment les actes de dénudement sur Internet puis dans les médias. Sur un second plan, au delà du monde islamique, l’aventure d’Amina fait sens, bien évidemment, à l’échelle transnationale du mouvement Femen, dont se revendique désormais la jeune fille, mais dont se réclame aussi Aliaa Magda al-Mahdy, la première blogueuse arabe, égyptienne à initier ce phénomène du dénudement féministe. Elle fait sens, enfin à une troisième échelle, plus restreinte, qui est bien celle d’un débat interne à la société tunisienne.

Comment s’articulent entre eux ces différents plans dans lesquels s’inscrit de fait l’action d’Amina ? Comment comprendre leur interrelation et comment agir ? Et dans quelle temporalité ?

Des corps en chaîne

Pourquoi l’acte du dévoilement d’Amina a-t-il eu sur nous tous un impact si immédiat ? Il faut tout d’abord, pour en comprendre la résonance, mettre en perspective la logique même de cette « performance » fondatrice. Ainsi qu’il est bien connu désormais, Aliaa Magda al-Mahdy a provoqué en Egypte le premier électrochoc d’un dénudement féminin volontaire, mis en scène sur le Net en octobre 2011. Elle est rapidement devenue un symbole et un modèle pour les uns, une impie à brûler pour les autres. Son image, plus encore que celle d’Amina, a provoqué un effet clivant immédiat dans la société égyptienne, inspirant notamment quantité de remplois artistiques du côté de ses soutiens. Mais la polémique est allée bien au delà des frontières de l’Egypte, puisque Aliaa al-Mahdy a rencontré notamment, et ce fut l’un des points majeurs de la polémique, des soutiens dans le monde entier et notamment en Israël, trouvant aussi temporairement refuge en Suède… Un événement tel que celui-ci, une jeune femme arabe persécutée pour un acte féministe, appelle par excellence l’attention du monde ; il s’inscrit dans une longue et spectaculaire liste de « dissidences » féminines à l’égard des sociétés d’Islam ou de l’islam lui-même, dissidences assorties de récupérations politiques d’autant plus immédiates, sur ce plan international, que la cause des femmes musulmanes a toujours constitué, et ce bien avant le XIXe siècle, un motif d’ingérence dans l’ordre interne des sociétés islamiques.

Entre une solidarité internationale dont on ne voit pas ce qui pourrait l’interdire, et l’ingérence, la ligne de partage est mince. Il est de toute façon illusoire de prétendre dissocier des plans absolument disjoints entre débat interne et ingérence externe, sachant que l’un et l’autre sont de toute façon étroitement imbriqués : les réactions internationales face à l’islam et à la question des femmes façonnent aussi le débat interne. Le point que l’on souhaite plutôt discuter ici sera donc que cette action de Aliaa al-Mahdy, comme celle d’Amina, s’inscrivent plus largement dans le prolongement visuel et sémantique d’actes politiques, mais aussi artistiques, posant la fragilité du corps humain, du corps « cru » de l’individu, dans sa confrontation à la force institutionnelle et à la violence. Tout le monde a aujourd’hui en tête, ainsi, l’image saisissante (et désormais galvaudée) du manifestant de Tien An Men opposant son corps vulnérable à la masse métallique d’un char. Ou encore l’image de la fragilité corporelle de ces jeunes de l’Intifada palestinienne jetant des pierres face à des hommes casqués et armés, ou face à des chars. Et qu’est-ce d’autre que toutes les formes sacrificielles de ces hommes ou de ces femmes qui, au nom de Dieu ou pas, bardent leur corps d’explosifs et donnent leur vie ? N’est-elle pas l’application même de ce mode d’action par lequel on érige son corps en arme, arme fragile mais efficace pour cette raison même ? « Mon corps m’appartient », proclame Amina, « c’est la seule chose qui m’appartient ».  Et Bouazizi n’a-t-il pas aussi, de fait, opposé son corps et son seul corps à la force écrasante de l’injustice ? Les images insoutenables d’un corps supplicié sur un lit d’hôpital ont fait le tour du monde.

Ces rappels sont tout à fait banals en un sens, mais ils visent à souligner une transition au fond récente ou en cours, par laquelle des acteurs civiques, y compris et a fortiori en situations révolutionnaires, énoncent un rapport de plus en plus fortement individuel au corps et à sa force performative et expressive. Lorsque débute le mouvement Femen en 2008 en Ukraine, c’est d’ailleurs dans le prolongement et dans la logique de la Révolution ukrainienne, la révolution orange de 2004, que celui-ci revendique son action.

Quoi d’étonnant alors que les révolutions tunisienne ou égyptienne aient aussi donné lieu à cette forme d’action, l’individu s’exposant physiquement, par son corps et avec son corps, pour la cause ? Le geste d’Amina se dénudant sur Internet est là pour nous rappeler à quel point nous sommes toujours, réellement et profondément, en dépit de moult dénégations, dans une dynamique révolutionnaire, dans une dynamique de refondation et de réinvention de l’ordre social, qui passe par une redéfinition des rapports de genre. Deux points de contexte doivent être soulignés ici. Le premier est que, historiquement, les grandes situations de bouleversement social et politique, telles que les guerres ou les révolutions, sont souvent suivies d’une mise à l’écart des femmes, après leur engagement paritaire dans le feu de l’action. Cette régression s’avère a fortiori dans des contextes de crise économique, lorsque le marché du travail se rétrécit, et que la compétition pour l’emploi se fait plus vive. Les femmes se voient alors systématiquement invitées à céder la place. Elles le sont aussi aujourd’hui en Tunisie lorsque s’ouvre une compétition politique jusque là inédite, dans l’espace public, situation concurrentielle pour tous et dans laquelle, spontanément, les femmes se voient disqualifiées par des propos et des attaques machistes. La victoire électorale des islamistes a permis de leur attribuer une bonne part de responsabilité dans cette dérive machiste, et dans la velléité de mettre en cause bien des acquis des femmes tunisiennes, en matière d’égalité des droits, mais il est juste de rappeler que dans beaucoup d’autres formations politiques, cette expérience d’une dure compétition pour les femmes a été aussi le constat des lendemains de la révolution – en dépit d’une action claire et ferme pour la parité de l’instance électorale.

Le second point contextuel à noter est que, sur un mode tout aussi général et historique, les révolutions, en tant qu’elles conduisent à repenser de fond en comble la société, fût-ce sur un mode contre-révolutionnaire, conduisent aussi à repenser les rapports hommes-femmes ou plus généralement les rapports de genre. Ce n’est donc pas une anecdote ou un épiphénomène que le débat sur l’article 28 du projet de Constitution, jusqu’en septembre 2012, ait fait place de manière si vive et passionnée à la question de la « complémentarité » ou de l’ « égalité » hommes-femmes.

Cette remise à plat quasi anthropologique, quelque position que l’on défende sur le fond, est partie intégrante du processus révolutionnaire. L’offensive islamiste quant à la « complémentarité » hommes-femmes entrait dans cette logique refondatrice, au même titre finalement que la démarche subversive d’Amina, ou d’autres revendications en matière de genre et d’égalité des droits. Les visions de la société parfaite issues de la révolution s’avèrent, faut-il le rappeler, parfaitement opposées entre elles ou incompatibles.

Pourtant, au risque de choquer, on pourrait rapprocher, paradoxalement, deux langages féminins du corps dans ces contextes révolutionnaires : celui du port du niqab, pratique émergente, dans la démarche protestataire des étudiantes revendiquant son port à l’Université ; celui, à l’inverse, du mode de protestation seins nus des Femen et de leurs émules. Dans l’un et l’autre cas, quoique que par des moyens radicalement opposés, des jeunes femmes affirment que leur intelligence ne se réduit pas à leur apparence corporelle, qu’elles sont des êtres responsables et civiques, quoi que dise leur apparence. Déni du corps dans un cas, entièrement masqué et refusé aux regards, exhibition outrée, à l’inverse, d’un corps non seulement nu, mais formaté aux hypercanons de la féminité dans l’autre… L’une de ces démarches s’inscrit dans une exigence de normalité, le port licite et permanent du niqab, et l’autre, au contraire, dans une dissonance protestataire marginale, assumée comme telle… La place d‘un référent masculin est ambiguë dans les deux cas : les étudiantes de la Manouba ont souvent été représentées par des hommes s’exprimant à leur place, même si le procès intenté contre le doyen Kazdaghli est bien la conséquence d’une action féminine et a soulevé publiquement la question possible de la violence féminine ; les Femen assument une inféodation au regard masculin, ce qui conduit à la question aujourd’hui très activement débattue du rapport des femmes à une érotique ou une pornographie masculine (question à soulever aussi face aux choix esthétiques de la photo en nu de Aliaa al-Mahdy). Niqab ou seins nus, dans les deux cas des jeunes femmes s’affirment comme actrices civiques et politiques sous des apparences paradoxales, les étudiantes en niqâb, loin de se retrancher de l’espace civique en tant que femmes réclamant un droit total au cursus universitaire, y compris, logiquement aux examens.

Irait-on jusqu’à qualifier de féministe la démarche des étudiantes de la Manouba, comme celle d’autres étudiantes voilées dans le monde ? On n’est sans doute pas familiarisé avec l’idée d’un féminisme sous le voile en Tunisie et ce mouvement, à ce que l’on en sait, ne s’est de toute façon pas défini comme tel. Le féminisme dit « islamique » ou musulman est très peu représenté pour l’heure en Tunisie, mais on peut souligner que c’est bien dans un milieu d’étudiantes musulmanes, en Grande-Bretagne, que s’est créée précocement une réponse aux Femen, le mouvement « Muslim Women Against Femen », en réaction aux provocations de ces dernières et dans le même dialogue indirect et paradoxal.

Que l’acte de Aliaa al-Mahdy ou celui d’Amina demeurent minoritaires au sein de leur société, c’est là un fait incontestable, et il est manifeste que les réactions d’incompréhension, d’hostilité ou d’indifférence l’emportent sur les sympathies et les soutiens. Pourtant il faut observer, à l’échelle de tout le monde arabe, un phénomène social tout à fait nouveau et significatif, en soutien à leur démarche. Quelques sympathisantes en Europe, outre les Femen, ont pu se dénuder sur Internet, en solidarité avec Amina (Caroline Fourest et Nadia al Fani, en premier lieu, en avril 2013), la démarche n’a pas ému grand monde, tant cette liberté du corps paraît banale en ces contextes – et tant cette solidarité était prévisible. En revanche, combien est impressionnante l’action solidaire d’artistes arabes, telle, très tôt, celle de Nadia Boussetta à Tunis, qui a posé dénudée pour Amina, ou plus impressionnant encore, des images de torses et de corps nus postées de manière spontanée par des femmes mais aussi des hommes de tous les pays arabes. On peut retenir notamment cette photo d’une jeune femme bahreïnie qui expose anonymement jusqu’à son ventre et ses cuisses, voile relevé, en solidarité avec Amina, dans une posture hiératique sans aucune comparaison avec la plastique impeccable et le jaillissement bondissant (et chorégraphié) des Femen. On pense encore au dénudement solidaire sur les réseaux sociaux de l’Algérien Zak Ostmane, qui s’autodéclare le premier homme du mouvement Femen. Mais ce phénomène ne s’amplifie à ce point que parce qu’il use d’une langue qui nous est déjà familière.

Ces protestations par la mise à nu débordent largement les luttes féministes (ce qui ne dissipe en rien la force du cri d’Amina) et elles participent d’une symbolique combative du corps fragile et/ou dénudé. D’une part, elles sont visuellement relayées par une démarche artistique contemporaine, spécialement privilégiée par nombre d’artistes originaires du monde islamique qui, depuis une ou deux décennies, et faisant partiellement écho à cette évolution, mais l’anticipant aussi, popularisent le support du corps,  marquent le corps d’écritures et de calligraphies, comme l’a fait précocement l’artiste iranienne de renommée internationale Shirin Neshat – dans une démarche qui n’est pas sans évoquer la tradition talismanique d’ailleurs). « Mon corps m’appartient »… L’actuelle banalisation du tatouage, hors du monde musulman, en revanche, où il devient ou demeure objet polémique, va dans ce même sens d’un corps support de l’écrit ou de messages graphiques, et l’on sait qu’Amina elle-même s’est fait tatouer sur le bras un portrait de Yasser Arafat sur le bras.

D’autre part, et ce cadre militant explique aussi l’immédiate résonance de ces actions féministes d’un nouveau type, bien des causes sociales et politiques ont récemment recouru à l’épreuve symbolique de la mise à nu, illustrant un dénuement social ou économique – dimension absente de l’action des Femen. Combat de David contre Goliath comme l’a récemment résumé Jamila Ben Mustapha. Depuis l’expérience galloise illustrée par « The Full Monty », on ne compte plus les entreprises européennes où des hommes, des femmes de tous âges posent nus ou dénudés pour sauver leur emplois. Et, bien plus dramatique encore, des Syriens ont posé dénudés récemment, avec des inscriptions sur le torse, pour protester par leur seul corps contre le régime de Bachar Al-Assad, tout comme des blessés de Siliana ont exposé leur corps nu et blessé en solidarité avec Amina, victime elle aussi de la répression. Il y aurait donc là désormais une forme de langue universelle de la vulnérabilité corporelle et de la détermination individuelle affichée dans toutes formes de combat – une langue qui n’est certes pas universellement audible.

Son intelligibilité, en effet, pour le cas des combats féministes en Tunisie ou dans le monde arabe en révolution, passe par la médiation du mouvement Femen, vers lequel Amina s’est portée spontanément, et auquel il est difficile ou même impossible d’apporter un soutien inconditionnel et spontané. On n’aura pas la naïveté de penser qu’à une action pure et spontanée d’Amina, radicale mais sincère, il faudrait opposer les manœuvres retorses et impures des activistes étrangères, la manipulant de l’extérieur. Sans sa propre fascination pour le mouvement Femen, Amina ou d’autres ne seraient jamais passées à l’acte et cette désintrication est un leurre. Mais soyons conscients que l’action, les actions de la jeune femme n’ont pas du tout le même sens en tant que ferment interne de la Révolution, ou en tant que coups d’éclat relayés par une organisation transnationale non seulement ignorante des évolutions en cours des sociétés arabes, mais parfaitement indifférente et hostile. Le même propos injonctif ne prend pas le même sens.

Passent encore les controverses internes aux féminismes sur la nature du mouvement Femen: troisième ou quatrième génération du féminisme ou sextrêmisme, féminisme blanc néocolonial, féminisme raciste, disent encore les courants détracteurs des Femen, parmi lesquels les « Muslim Women against Femen » ne figurent qu’un élément parmi d’autres… Il est bon d’avoir en tête cette extrême diversité des mouvements féministes et de leurs approches pour relativiser et mieux appréhender les évolutions prévisibles en Tunisie sur ce plan – qui s’amorcent par exemple avec la fugace apparition de « Feminism attack ».

Ces débats sur le « bon » féminisme sont importants sur le plan international (d’où aussi la visibilité extraordinaire de l’affaire judiciaire d’Amina) mais ils n’ont pas une signification cruciale à l’heure actuelle dans l’espace civique tunisien. Ce qu’on peut en retenir est que les Femen entendent balayer le féminisme occidental dit de « deuxième génération », historiquement proche du féminisme de l’ATFD notamment, même si leurs opposant-e-s leur reprochent fréquemment de s’inscrire aujourd’hui dans la même évidence occidentale et transclasses, et elles rejettent plus encore toute perspective d’un féminisme dit islamique. Qui plus est, elles n’ont pas de programme – ou leurs slogans constituent-ils un programme ? Toute alliance tactique, stratégique avec le mouvement Femen est donc vouée à une certaine stérilité, sur le plan de l’action institutionnelle ou associative, quelque fascination que puisse susciter la radicalité ou l’inventivité de leurs modes d’intervention, instamment protestataires.

Quant aux ressorts du mouvement, on ne s’étendra pas ici, faute d’enquête plus précise, sur ses fameuses zones d’ombre, et notamment ses financements. Mais un point avéré et flagrant, que nul ne pourrait sérieusement contester, est son caractère raciste et islamophobe. Procédant à la manière d’une extrême-droite qu’elles combattent par ailleurs, les dirigeantes des Femen, outre les actions ciblées contre les ambassades des pays du monde musulman, lancent des attaques verbales répétées contre le monde arabe ou turc en tant que tel ou contre l’islam – qu’elles font ensuite disparaître, le cas échéant, de Twitter ou de leur site. Anna Hutsol, une de leur fondatrices, a de longue date dénoncé le fait que l’Ukraine, son pays, avait été incapable d’éradiquer la « mentalité arabe » envers les femmes ; on ne compte plus les actions de l’organisation envers les pays musulmans, au nom du « topless Jihad ». Actuellement le site en question accueille un portrait d’Amina sur une plage, avec le titre « Bienvenue au club (MOHA)MED »… Inna Shevshenko a récemment qualifié l’islam de religion stupide en raison du Ramadan… Liberté d’expression, certes. Le mouvement se défend d’être islamophobe et se veut antireligieux de manière plus générale, mais les musulmans, faut-il y insister, sont depuis plusieurs années en première ligne de leurs attaques.

Un second constat qui doit inspirer une tout aussi forte méfiance est le formatage des corps que l’organisation Femen  impose à ses militantes. Seules les jeunes femmes ayant un corps mince et parfait, de petits seins, peuvent participer aux actions commandos, les autres, dotées d’un corps plus lourd, ou moins conforme aux canons de fait sexistes du jeunisme formaté seraient affectées aux tâches ingrates de secrétariat et de logistique. Ce fonctionnement a été récemment révélé par une enquête infiltrée d’une militante d’un mouvement lui-même très discutable, celui des Antigones, anti-Femen, religieux, et s’affichant comme « complémentariste », en matière de définition des genres,  à l’instar d’Ennahdha… Mais il suffit d’observer les images et les vidéos des actions des Femen pour être édifié. Pas d’activistes noires… La sympathisante bahreïnie d’Amina, peu gracile, serait écartée d’emblée si elle se présentait à Paris. La direction du mouvement, pour sa part est clairement blonde et européenne (Safia Lebdi, pour Femen France, étant bien plus effacée). La blondeur subite d’Amina au lendemain même de son évasion du cocon ou du carcan familial et de sa prise en main par les Femen suscite de ce fait un certain malaise.

Quant aux actions irréfléchies (au sens premier) des Femen devant la Mosquée de Paris ou à Tunis, actions ignorantes, dans la méconnaissance de la moindre information historique ou sociologique relative au monde arabe, elles sont par essence contreproductives, puisque par excellence, comme il a été souvent souligné, elles donnent du grain à moudre aux islamistes.

Pourtant, par une démarche nécessairement et étroitement culturaliste, faudrait-il systématiquement invoquer, face à ces actions provocatrices, une spécificité du monde musulman, qui serait par nature  à protéger de toute atteinte à la religion et à la culture ? Qui justifierait des égards particuliers ? On a de fortes raisons de récuser le mouvement Femen sur la base de son néocolonialisme et de son racisme à fleur de discours,  mais cela ne peut nous conduire à fermer la porte à toute expression invoquant les Femen, telle la parole d’Amina.

Quel est le sens, en effet, de ce phénomène qu’a initié « Amina » dans le débat civique proprement tunisien ?

Un aiguillon révolutionnaire

Ce qu’apporte Amina à la Tunisie en révolution, dans l’enfantement difficile de sa nouvelle liberté, c’est tout d’abord une nouvelle impulsion de la jeunesse : le rappel vibrant que cette révolution a été faite par des jeunes de son âge, et pour des jeunes (même si leurs mots d’ordre libérateurs, ne l’oublions pas, n’étaient pas ceux du féminisme) . Par son courage, elle rappelle aussi le courage physique de ces jeunes qui ont rendu possible la subversion et la chute du régime. Elle nous rappelle aussi qu’au sens propre, le despotisme est d’abord familial, patriarcal, et qu’il n’est pas d’ordre politique juste sans que l’on veuille redéfinir toutes les formes de l’autorité et de la hiérarchie. Amina est donc un de ces acteurs révolutionnaires (au masculin et au féminin) qui nous contraignent précisément à nous penser (encore) en révolution et à nous vouloir en révolution, y compris lorsqu’elle agace et dérange. Amina nous rappelle aussi que ce n’est jamais « le bon moment ».

Car il n’est pas de bon moment, de moment adéquat en révolution. Nous voudrions, certes, que les revendications économiques, sociales soient les vraies priorités, passent au premier plan des préoccupations des nouveaux acteurs politiques, et Amina elle même, lors de sa première action après sa sortie du cocon ou carcan familial, avenue Bourguiba, le 1er mai 2013, a subitement invoqué ces impératifs d’une souffrance économique et sociale en invectivant la classe politique (le CPR en l’occurrence).

Mais c’est bien au premier chef sur la base d’un cri féministe qu’elle s’inscrit désormais dans le paysage révolutionnaire non seulement tunisien mais arabe, islamique, mondial… Elle illustre par là un refus d’attendre, refus absolu. Amina veut tout, tout de suite : « mon corps m’appartient, il n’est l’honneur de personne ». Cette instantanéité utopique du changement qu’elle exprime de manière percutante peut être vue comme un aiguillon pour la société tunisienne, assurément bousculée, choquée, dans un ravivement de l’incandescence révolutionnaire.

Peut-être son action est-elle aussi le symptôme d’un tournant nécessaire et d’un changement d’époque dans l’action féministe en Tunisie (même s’il est très douteux que l’avenir du féminisme dans ce pays puisse être celui-ci…). Le débat même que suscite Amina dans le pays, entre colère, simple dédain et soutien fervent, est sans doute clivant, assurément bipolarisant, mais il contribue aussi à obliger les uns et les autres à accepter l’extrême diversité de sensibilités qui composent l’opinion tunisienne et dont nous en prenons pas encore toute la mesure. Marginales ou pas, il faudra désormais compter aussi avec des formes d’expression radicales telles que celle-ci. Et radicales, faut-il le préciser, dans tous les sens.

En revanche, le même message d’immédiateté, d’injonction d’un changement immédiat et inconditionnel de la société patriarcale, revêt une tout autre résonance lorsqu’il émane depuis Paris de l’organisation des Femen. Dans leur cas, ce qui est reçu n’est plus un ferment interne de changement, dans une société par ailleurs en profond débat, en pleine mutation, dans un accouchement douloureux de sa liberté politique. Ce qu’énonce la radicalité des Femen est une assignation globale et a priori de cette même société à l’infamie, avec une stigmatisation globale de l’islam et du fait religieux, de la culture arabe et de ses expressions, sans aucune attentions aux dynamiques en cours ni à de possibles avancées. Alors même que tout le sens du processus politique actuel est celui d’une acceptation et d’une régulation de la diversité et de la différence, par la symbolique de la seule mosquée ou de la seule ambassade, cibles de leurs démonstrations – toutes institutions supposées résumer l’ensemble des tares machistes et oppressives (mais du monde arabe et musulman ? de la Tunisie ? des Arabes ?) – l’action des Femen présuppose une société monolithique et structurellement figée, dans le déni même des processus en cours.

Faudrait-il pour autant (et comment ?) interdire tout droit de regard étranger, toute solidarité externe et internationale ? C’est impensable, tant ces trois échelles politiques – nationale, arabe et islamique, internationale – sont constamment inter-réactives et imbriquées. On ne peut donc imaginer un « règlement » en vase clos de l’affaire d’Amina, pas plus que d’autres, ni une scène illusoirement nationale, mais on est bel et bien en droit et en devoir de réfléchir aux soutiens que suscite cette cause, ou d’autres.

Or, ce qui pose problème au premier chef, et y compris sur un plan tuniso-tunisien, c’est l’inégal traitement des corps dans l’emballement des « affaires » et dans le feu médiatique et politique. Plusieurs dizaines de corps immolés par le feu, depuis la Révolution, dont on ne sait plus le nom. Y compris des femmes, dont cette jeune fille de 22 ans qui s’est immolée à Jebel Jloud en mars 2013. Le 31 mai 2013, un jeune homme à Bizerte, s’est émasculé et s’est ensuite présenté dans un commissariat de la ville en vouant son acte au « redressement économique du pays ». Qui en en a parlé, en dehors de quelques cercles restreints ? Qui, sur le plan international aussi bien qu’à Tunis, s’est publiquement soucié de ces événements dramatiques pour y voir un symbole de la souffrance de la jeunesse tunisienne ? L’iconisation d’une jeune fille féministe et malcommode, sorte de vierge farouche nous renvoyant à nos compromissions d’adulte, serait-elle plus juste par principe que ces causes-là ? Plus juste parce qu’elle proclame la cause des femmes ?

Il n’est pas de gradation tenable des causes, surtout dans ce moment d’urgence où, de toutes les manières possibles, la société tunisienne aspire à plus de justice et plus de « justesse ». Prenons garde, par conséquent, à oublier toutes les autres formes de protestation et de demande de justice, qu’elles passent ou non par une sémantique scripturaire des corps, sans nous laisser obnubiler par les amplifications internationales de la cause des femmes musulmanes et leurs effets en retour. Quant au féminisme, cause ô combien révolutionnaire, il faut de plus en plus prendre en compte son caractère pluriel, multiforme et les divergences de visées et de méthodes qui s’affirment avec force sous son vocable. C’est pourquoi l’on n’est pas tenu de s’abstenir de toute critique ou toute objection radicale à l’égard de certaines formes de féminisme, en en défendant d’autres.

Pour autant, et pour revenir en conclusion sur la question de l’islamophobie avérée de nombre de soutiens de la jeune Amina, ou pour revenir équitablement sur la bigoterie tout aussi avérée de nombre de ses détracteurs, faut-il exiger, à l’égard du monde musulman une révérence particulière ? Faudrait-il préserver par principe les musulmans de toute attaque contre leur religion ou de toute atteinte à leur pudeur ? On irait par là vers une validation relativiste de la question des « atteintes au sacré ». Par principe, cette position de respect au nom d’un attachement spécifique de ces sociétés au religieux n’est donc pas bonne à défendre.

Le problème est plutôt que dans une situation de crise géopolitique telle que nous la connaissons depuis une quinzaine d’années, toute atteinte délibérée contre l’islam, en tant que tel, comme pour le cas « princeps » des caricatures danoises, doit s’assumer comme provocation délibérée au même degré que comme liberté d’expression, et l’on est plus souvent proche du droit à la provocation que du droit à l’expression. Pourquoi pas, dira-t-on, mais aussi pourquoi et avec quelles conséquences ?

Un second point, au fond plus important et qu’il est plus constructif de prendre en compte, est que l’intolérance avérée de larges pans de la société tunisienne ou d’autres à l’égard des provocations d’Amina ou d’événements semblables ne procède pas d’un attachement viscéral des acteurs sociaux à la religion musulmane, qui après tout comporte aussi, au fil d’une quinzaine de siècles, une histoire enracinée du blasphème et de la provocation  – histoire en partie oubliée depuis le XXe siècle. Le supposé conservatisme de cette société, notamment postulé par le président Marzouki, procède t-il alors de sa culture, de son attachement à la religion, ou tout simplement d’un manque d’éducation à toute dissonance, de l’absence durable de toute déviance publiquement exprimée, fruit de dizaines d’années d’étouffement dictatorial ? La dernière en date de ces affaires qui brusquement déclenchent en chaîne le courroux des salafistes ou des islamistes, puis la répression judiciaire et l’incompréhension ou l’hostilité d’une partie de l’opinion, et de la police au premier chef, concerne d’ailleurs une troupe de théâtre dont la démarche protestataire passe par le dénudement des corps. Début juillet 2013, dix-neuf acteurs de théâtre dans la ville du Kef ont manifesté torse nu et plus exactement en foutas de hammam, performance dénonçant l’enlisement de l’enquête sur la mort de Chokri Belaïd et les agressions salafistes contre les artistes. Après avoir été agressés par des salafistes, ils se sont vus eux-mêmes inculper d’outrage à la pudeur. Le fait est choquant, l’inversion des responsabilités sur le plan de l’application du droit est choquante. Mais il faut aussi et d’abord s’interroger sur la capacité du public à « absorber », sans préparation, de tels messages ou de tels vecteurs d’expression, même si en matière de théâtre, la Tunisie et en particulier la ville du Kef, ont connu une politique culturelle relativement enracinée et cohérente.

Quel fait incriminer dans ces épisodes d’intolérance qui se multiplient? Le poids intrinsèque de la culture et de la religion, ou une impréparation des milieux sociaux à recevoir des messages dissonants ? L’absence durable de discours pluraliste, ou de manières d’être, tout simplement, qui soient pluralistes et différenciées ne prédisposent pas à recevoir avec sérénité, tolérance ou bienveillance des interpellations trop radicales – a fortiori lorsque les priorités de l’heure concernent l’emploi et la survie économique. Il ne faut pas escompter que des sociétés si étroitement gavées durant si longtemps d’un discours public convenu et prévisible, fût-il reçu avec distance ou indifférence, et sans aucunes voix plurielles et contradictoires s’exprimant ne serait-ce que dans la création artistique, si ce n’est sur un plan politique, que ces sociétés puissent subitement être aptes à se reconnaître dans des expressions extrêmes de la différence et de la radicalité. Cette instantanéité de l’ouverture est impensable et nous renvoie à la question de la temporalité révolutionnaire, de la distorsion entre l’immédiateté utopique du « tout, tout de suite » et les temporisations aventureuses de la réforme.

Les modes d’actions qui recourent au blasphème mais aussi à la nudité demeurent problématiques aujourd’hui encore en France, ou en Espagne, ex-dictature, après une longue acclimatation de la démocratie, pour ne pas parler de la Russie ou de l’Ukraine. Pourquoi s’étonner qu’ils soient difficilement acceptés en Tunisie ou en Egypte ? Le prix à payer pour des décennies de dictature est aussi cette difficulté sociale (et non pas culturelle) à sortir de discours lisses, insipides, convenus et homogènes.

Il en est de même pour les réactions d’hostilité à des créations artistiques, qu’elles soient d’ailleurs spontanées ou manipulées par des réseaux militants religieux. Dans ces réactions populaires de rejet, quelle est la part de défense « anthropologique », structurelle, du religieux et la part d’un simple déphasage social, rejet et incompréhension face à des expressions artistiques jusque là cantonnées à des sphères élitistes, des cercles étroits et fermés, et qui se retrouvent désormais, par le biais d’internet et des média, sous le feu d’une « exposition » permanente et absolue dans toutes les couches de la société, dans tous les milieux, toutes les régions du pays ? Transparence inédite et confrontation brutale, tant pour les oeuvres que pour leurs créateurs…

Le constat de cette intolérance est cruel et il déborde la question des actions salafistes ciblées et préméditées. Il nous ramène, comme le cri d’Amina, au problème de l’illusion d’une instantanéité révolutionnaire, à cet espoir persistant que tout désormais, d’un seul coup, a changé. Mais l’héritage d’une asphyxie de pluralisme et d’idées est bien là : un manque à peu près absolu d’apprivoisement interne de la différence, y compris sur le plan moral, un repli défensif sur l’ordre et la sécurité ne préparent pas à recevoir sereinement le moindre discours provocateur.

Juin 2013

 

Quelques liens pour prendre la mesure des débats :

http://www.courrierinternational.com/article/2013/07/26/jeune-contestataire-la-justice-te-brisera

http://www.huffingtonpost.fr/saida-ounissi/femen-tunisie_b_3494129.html

https://www.facebook.com/notes/jolanare-jo/lettre-ouverte-dune-tunisienne-aux-femen-nous-ne-sommes-pas-lafghanistan/10151684905349165

http://www.huffpostmaghreb.com/hela-ammar/etre-prisonniere-en-tunis_b_3521167.html?utm_hp_ref=maghreb

http://www.liberation.fr/monde/2013/06/25/femen-qui-sont-les-neocolonialistes_913695

http://www.lemonde.fr/idees/article/2013/06/11/les-femen-un-feminisme-de-type-neocolonial_3428285_3232.html

https://fr-fr.facebook.com/kmar.bendana/posts/408134429302586

http://networkedblogs.com/MEQg8

http://nawaat.org/portail/2013/07/10/femen-agitation-ou-lillusion-daction/

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