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Digression profanes sur la violence d’état


Ikbal Zalila

En ce moment particulier de l’histoire de la Tunisie, ouvert sur tous les possibles, et face à la montée d’un discours fascisant qui légitime la violence et en orchestre les mises en scène pour réinstaller la peur, il y a lieu d’interroger les évolutions liées à la représentation de la violence.

Nous partirons de l’idée qu’aujourd’hui la dissémination  des images de la violence et leur « spectacularisation » induit une mutation  de la perception de la violence.

Que toute société secrète différentes formes de violence, voilà qui ne saurait être contesté. En situation autoritaire se développe un discours officiel justificateur de la violence de l’Etat seule garante de l’ordre établi. Justification de la violence notamment celle d’ordre politique mais aussi négation de la dissidence  entendue comme corruptrice de l’harmonie sociale voulue par l’Etat pour le bien de tous. En vertu de l’emprise totale exercée par le pouvoir sur les médias, ce qui est montré  des exactions commises par l’appareil de l’Etat se réduit à ce qui est jugé comme montrable par l’autorité instituée et par voie de conséquence instrumentalisable à des fins de légitimation de la raison d’Etat. Dans un tel système,  l’auteur des violences cumule aussi les rôles d’observateur et de commentateur de ses propres actes.  Du point de vue des victimes de la violence,  si les tortionnaires ont bien une matérialité, celle-ci leur est justement déniée au profit d’une représentation qui les réifie en en faisant des rouages de la  machine répressive étatique. Dans son documentaire consacré à la torture en Tunisie,  Coloquinte, Mahmoud Jemni entreprend d’interviewer des prisonniers politiques de tous bords. Ce qui ressort de ces interviews, c’est,  dans un premier temps, un souvenir très précis chez les victimes des pratiques de la torture et des noms (et surnoms) de leurs tortionnaires. Une fois la douleur liée au souvenir dépassée dans l’interview, les victimes ont tendance à développer un discours « objectivant » sur la torture en tant que pratique systématisée par l’Etat pour mater toute dissidence. Ce n’est qu’à la faveur de  cette dématérialisation de la torture, ne serait-ce que par les mots, que la résilience semble  envisageable.

 Aux yeux des tiers extérieurs aux faits de violence, gouvernés  ou sujets (affaire d’autoreprésentation), peu informés, mal informés ou rétifs à tout type information d’ordre politique de quelque nature qu’elle soit, la violence d’Etat relève d’une abstraction actualisable dès lors que l’on s’évertue à remettre en cause l’ordre établi. Une posture de renoncement volontaire à la citoyenneté dictée par un imaginaire de la violence inhibiteur de toute velléité de contestation. Or et nous en arrivons à notre propos, cet imaginaire est aussi quelque part façonné par le manque dans la représentation de la violence, par cet embargo opéré par le pouvoir sur tout ce qui serait de nature à se révéler contre-productif pour son image. La longévité du régime de Ben Ali s’explique en partie par la peur qu’il a su instaurer par le biais d’une communication parcimonieuse mais suffisamment dissuasive sur « les actes déviants » dont seraient responsables des « traîtres à la Nation » : c’est ainsi que la révolte du bassin minier qui aura duré six mois (à compter du 6 Janvier 2008) a été ravalée au rang d’un non-événement par le régime de Ben Ali, grâce à une politique d’isolement de la région et à l’interdiction faite aux journalistes d’y accéder. Dans leur article, consacré au sujet dans l’année du Maghreb, Larbi Chouikha et Eric Gobe (1) s’appuient essentiellement, pour la reconstitution de la chronologie de la révolte, sur le site internet du PCOT, Albadil à l’époque censuré en Tunisie, accessoirement sur des reportages publiés par Attariq el jadid organe du mouvement Ettajdid et sur quelques articles de Fehem Boukadous pourchassé par le régime suite aux événements et entré dans la clandestinité. A Tunis, Sfax, ou Gabès, seuls les militants des partis d’opposition, les syndicalistes actifs et une poignée de militants des Droits de l’homme étaient au fait des événements du bassin minier. Pour l’écrasante majorité des tunisiens, rien ne va filtrer.  La répression  qui va s’abattre sur la région à partir de début Mai 2008 (date de la l’assassinat  par  électrocution provoquée de la première victime des mouvements de protestation du bassin minier, Hichem Ben Jeddou El Aleimi), ne donnera lieu à aucune prise de position officielle dans les médias gouvernementaux. L’étau se desserrera  sur l’information officielle lorsque le régime se trouvera dans l’obligation de justifier les  lourdes peines de prison prononcées à l’encontre des figures de proue de la protestation ( Adnene Hajji, Béchir Laabidi ….) suite à une campagne internationale de soutien aux prisonniers du bassin minier. La justice, toujours aux ordres, frappera fort et la communication du régime portera sur l’exemplarité des peines. Les tunisiens découvriront alors que des «  subversifs » ont été condamnés pour leur implication dans des événements dont  le citoyen ordinaire ignore la teneur.

Le tournant historique du 17 décembre – 14 janvier et les soubresauts que connaît la Tunisie en cette phase de transition appelée à s’inscrire dans la longue durée se caractérisent entre autres par une mutation en profondeur dans la représentation de la violence. Durant les deux semaines qui ont précédé le départ de Ben Ali, le monopole du pouvoir sur les images de la violence a  été battu en brèche par des images dissidentes circulant dans les réseaux sociaux. Instantanées, saisies sur le vif, filmées du point de vue des victimes (notamment à Thela et Kasserine) par des milliers d’anonymes et partagées par des dizaines de milliers d’internautes, ces vidéos ont contribué d’une manière décisive à faire reculer la peur et à faire bouger la rue. Plus, ces vidéos ont dépossédé l’Etat de son triple rôle, évoqué plus haut, d’auteur, d’observateur et de commentateur de  sa propre violence. Les victimes, les observateurs et les commentateurs de la violence se sont du coup retrouvés dans le même camp, celui de la lutte contre l’oppression, mouvement qui a culminé en la manifestation du 14 janvier. Quelque chose a inévitablement bougé dans les imaginaires à la faveur de cette dynamique d’affranchissement des images de la violence de la tutelle du pouvoir. D’abstractions en évidences crues, les marques de la  férocité du régime vont enrayer cette spirale de la peur et substituer au manque, terreau de l’imaginaire, un trop plein d’images désormais intolérables. Il y a de toute évidence, dans cette banalisation de la violence d’Etat, une dimension salutaire, désinhibante pour des sujets corsetés des décennies durant par leurs peurs.

 D’un autre côté et envisagée sur la longue durée, cette prolifération des images de la violence, émancipatrice aujourd’hui, n’est-elle  pas  susceptible de servir, par un effet de retournement non désiré, la tentation totalitaire de nos actuels gouvernants ou de ceux appelés à leur succéder.  Surexposées, les images de la violence risquent  en effet l’usure par saturation. Saturation par un trop-plein d’images, lequel risque d’induire une passivité indifférente qui délestera progressivement l’image de sa capacité à mobiliser. Plus, ces simulacres de la violence pourraient se substituer à terme à la vraie violence d’Etat qui proliférerait  ainsi dans l’ombre de ses doubles imagés offerts en appât à des sujets non impliqués.

 Difficile de lire l’avenir dans un contexte dont l’instabilité est devenue structurelle. Ce qui semble acquis aujourd’hui, c’est que pour beaucoup de tunisiens, la violence exercée par l’Etat a désormais un visage et que ce visage aussi hideux et chargé soit-il ne fait plus peur.

Larbi Chouikha et Eric Gobe, « La tunisie entre les événements du bassin minier de Gafsa et l’échéance électorale de 2009, Année du Maghreb 2009, Aix-en-Provence, pp 387-420

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