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LA SOCIETE CIVILE DANS LE DISCOURS POLITIQUE TUNISIEN AVANT ET APRES LA REVOLUTION*


Mohamed-Chérif Ferjani

La société civile a été constamment invoquée par les différents acteurs durant les deux dernières décennies en Tunisie : L’Etat se disait en être le garant, le promoteur et le défenseur contre la menace islamiste et son projet obscurantiste et théocratique ; les islamistes considéraient que sans eux il n’ y avait aucun moyen de mettre fin à la dictature du régime de Ben Ali et de libérer la société civile de l’emprise du Parti-Etat et de ses pseudo ONG étouffant toute expression indépendante de cette même société ; toutes les organisations politiques, islamistes ou laïques, libérale ou de gauche, s’identifiaient à la société civile et cherchaient à l’instrumentaliser dans leur compétition pour le pouvoir en accusant ses adversaires-concurrents d’en être les ennemis. Chacun disait, ou semblait vouloir dire : « la société civile, c’est moi ! » en accusant les autres de vouloir en usurper l’étendard pour des desseins antinomiques avec les véritables intérêts de la dite « société civile ». Rares étaient ceux qui en donnaient une définition la distinguant et des rouages de l’Etat et des partis politiques, ainsi que des « ordres traditionnels » par opposition auxquels la pensée politique l’a toujours définie (l’armée, les corporations et les ordres religieux).[2] Beaucoup doutaient sinon de son existence, du moins de sa capacité à jouer un rôle déterminant dans l’évolution du système politique. Sous la dictature du parti unique et hégémonique (le Parti Socialiste Destourien-PSD- sous le règne Habib Bourguiba, le Rassemblement Constitutionnel Démocratique-RCD- sous Ben Ali), hormis quelques organisations indépendantes militant pour la défense des libertés et des droits humains, ce qui était présenté comme étant la société civile était majoritairement assujetti au Parti-Etat et servait plus à assoir son hégémonie qu’à en limiter le pouvoir et assurer l’autonomie des expressions de la société face à son hégémonie C’est ce qui permettait à des observateurs de conclure que la Tunisie était caractérisée par une « société faible » face un « pouvoir fort », ou par « la force de l’obéissance » dans un système fondé sur le « syndrome autoritaire » hérité du « despotisme oriental » qui distingue « les deux Etats », celui d’un Occident porteur des potentialités d’une évolution démocratique et « sécularistes », et celui d’un « Orient » privé de telles potentialités notamment à cause de la « spécificité islamique » dont participe la Tunisie, etc. Depuis les changements intervenus à la fin de 2010 et au début de 2011 couramment appelés le  « printemps arabe », et le rôle qu’a joué et joue de plus en plus, notamment en Tunisie, les expressions de la société civile, même si certains continue à nier son existence avant ces changement et parle de sa « naissance » ou de son « émergence », rares sont qui osent en contester l’existence et le rôle dans l’évolution en cours du pays. L’objet de cette communication est de rappeler les données relatives à la réalité de la société civile en Tunisie en mettant l’accent sur les termes du débat à son sujet pour repérer les changements intervenus dans le discours des acteurs politiques.

  • L’effondrement du mythe d’une société civile entretenue par la dictature :

Avant les années 1990, l’attitude des pouvoirs publics ne faisait aucun cas de la société civile le considérant les « organisations nationales » (syndicats, organisations professionnelles ou catégorielles, associations) comme devant être le prolongement du Parti-Etat pour assoir son hégémonie sans partage sur la société ; durant cette période, hormis quelques organisation de défense des droits humains et quelques syndicats (des étudiants et des syndicats de base des salariés, suivis par moments par les directions régionales, voire nationales lorsque celles-ci ne pouvaient pas faire autrement) soumis à une politique répressive, le pouvoir a réussi à interdire toute expression autonomes de la société sans se soucier de rendre compte ni de son omnipotence ni des moyens pour y parvenir.

A partir des années 1990, tenant compte des exigences de ses accords avec la Communauté Européenne, notamment des conditions du partenariat Euro-méditerranéen imposant l’implication de la société civile, et des bailleurs de fonds internationaux et nord-américains, le pouvoir a opté pour le développement de ses propres ONG (appelées par ses opposant OVG pour dire organisation Véritablement Gouvernementales) pour les imposer comme des représentants de la société civile en concurrence avec celles qui se sont imposées et qu’il ne pouvait dissoudre ou ignorer. Le Ministère de l’Intérieur et des Collectivités Locales avait la charge du suivi de ces « structures civiles ». Selon les sources officielles, le nombre des associations ainsi créées est passé  d’à peine 2000 en 1988 à plus de 8300 en 2003.[3] Cette évolution s’est accompagnée d’un discours officiel où la société civile est définie en opposition au projet théocratique et misogyne des islamistes et en rapport avec les peurs que suscite ce projet dans les secteurs modernes de la société et chez les bailleurs de fonds occidentaux : Au caractère théocratique du projet islamiste, il opposait un discours – contredit par la pratique quotidienne – dans lequel la société civile est articulée sur l’Etat de droit, la démocratie, le pluralisme, la participation, les droits de l’Homme, la modernité. A son caractère misogyne, il opposait l’héritage de la période bourguibienne qu’il s’appropriait. Pour donner un semblant de crédibilité à son discours et à sa politique, le pouvoir n’hésitait pas à faire passer ses lois liberticides et sa volonté d’instaurer son hégémonie comme des moyens en faveur du développement de la société civile. Ainsi, il prétendait que « la loi du 2 août 1992 sur les associations a été modifiée dans le sens de l’élargissement du champ de la participation des citoyens à l’activité associative. Il a été ainsi procédé à la suppression du visa légal. De même, la constitution des associations n’est plus soumise à autorisation préalable. Des mécanismes ont été mis en place pour favoriser le développement des activités des associations. Il en est ainsi […] du Fonds d’aide aux associations, de l’ouverture d’une ligne de financement auprès de la Banque tunisienne de solidarité au profit des associations de développement habilitées à octroyer des micro-crédits, de la création d’un centre de recherches, d’études, de documentation et d’information (IFADA) pour assister les associations dans l’accomplissement de leur mission et pour améliorer leur rendement.»[4]

L’effondrement du régime de Ben Ali a mis fin à ce mythe de la société civile. Le Parti-Etat a été mis hors la loi et beaucoup de structures qui lui été liées ont disparues, ou sont poursuivies comme des rouages de corruption, sinon soumis au chantage des nouveaux gouvernants qui veulent les recycler à leur profit.

  • Conception islamiste de la « société civile » : une illusion qui commence à se dissiper

Les islamistes tunisiens furent parmi les premiers islamistes arabes à adopter la notion de société civile tantôt sous le nom de mujtama‘ madanî (traduction littérale), tantôt sous le nom de mujtama‘ ’ahlî[5] (traduction référant à ce qui est « autochtone », à ce qui a trait aux « gens du pays » par opposition à ce qui est « étranger », à ce qui vient d’ailleurs), tout en hésitant à lui reconnaître une validité dans le contexte musulman. Ainsi, Rached  Ghannouchi, président du Al-Nahda, disait : « En raison des conceptions de l’islam concernant les relation entre l’humain et son créateur […], l’histoire musulmane n’a pas connu les conflits qui ont marqué les sociétés occidentales entre Dieu et l’humain, la religion et la politique, l’Etat et la religion, et même si certains de ces conflits ont existé, ils n’ont pas atteint un tel niveau de crise dans le cadre de la philosophie unitariste de l’islam. C’est pourquoi, il n’y a pas besoin de ce concept de « société civile »  (mujtama‘ madanî) ou d’autre concepts. »[6] Il ajoutait : « Si le devoir religieux (shar‘î) et national de tout musulman est d’œuvrer pour influencer la loi et les centres de prise de décision dans l’Etat, le plus court et le plus sûr chemin vers cela est le renforcement du pouvoir de la communauté (al-jamâ‘a), le pouvoir de la société civile [désignée par les deux qualificatifs madanî et ’ahlî utilisés ici et dans plusieurs autres passages comme synonymes] et la réduction du pouvoir de l’Etat et sa domination sur la société et l’individu, de leur dépendance à son égard, et de leur impuissance devant lui. » [7]

Pour bien comprendre la position de R. Ghanouchi et des islamistes, il faut revenir à la vision des relations entre l’Etat et la société dans laquelle il inscrit sa conception de la société civile.

Rached Ghannouchi distingue trois étapes dans l’histoire du monde musulman :

– Une étape où « la religion avait la suprématie, où la politique était à son service et au service de la communauté,  et où l’Etat ne se distinguait pas de la communauté».[8] Cette étape correspond, selon lui au « Califat bien guidé » [des quatre premiers Califes] dont il dit qu’elle est « l’âge d’or » et le « modèle » qui a vu les plus grandes conquêtes musulmanes et qui incarne « le modèle de la justice islamique ».[9] Il omet de dire que cette période a connu l’instrumentalisation politique de la religion à travers l’institution de l’apostasie comme un crime passible de la peine capitale pour ceux qui refusent de faire allégeance à l’autorité du Calife, que les musulmans non arabes étaient discriminés au profit des Arabes, que le statut des non musulmans s’est détérioré, que trois des quatre Califes ont été assassinés et que cette période a débouché sur ce que les historiens musulmans appellent « la Grande Discorde », etc.

– Une étape où « la royauté l’a emporté sur le Califat » et où il y a eu une sorte de « répartition des rôles entre les théologiens (‘ulamâ’) et les gouvernants, entre la politique et la religion. Le pouvoir de l’Etat était alors limité par la sharî‘a, par l’autorité des juges dans le domaine des affaires des gens [comme si l’Etat s’occupait d’autre chose que ces affaires !] et par les institutions d’intérêt général comme les mosquées et les ’awqâf [biens de main morte ou legs destinés à des œuvres religieuses, culturelles ou sociales désignées par leur propriétaire] placés sous l’autorité et l’influence des théologiens. Ceux-ci ont orienté leurs efforts en vue d’instituer l’autorité du consensus (ijmâ‘), de l’interprétation des textes de la religion et du  maintien de celle-ci entre les mains de la communauté représentée par les théologiens, de façon à empêcher l’autorité de s’en emparer pour en faire un instrument de domination sur les gens à travers le monopole sur le sacré et le pouvoir législatif. […] Les théologiens, ayant perdu le pouvoir exécutif, ont œuvré pour le renforcement de la société de façon à limiter le pouvoir de l’Etat, à permettre aux gens de s’en passer dans une large mesure et à le contenir dans une sphère très limitée. C’était la période de la naissance de la société civile (mujtama’ madanî) pour remédier aux défaillances au niveau du pouvoir, pour en limiter l’expansion et les injustices, pour compenser ses lacunes et ses insuffisances, pour permettre la croissance et l’innovation en dehors et à côté de lui. […] Il fut alors possible pour la société civile (’ahlî ou madanî) islamique de connaître le plus grand épanouissement et d’assurer, dans une large mesure, à la communauté [la pérennité] de sa continuité et de ses possibilités malgré les troubles et les renversements qu’a connus l’Etat. Il a été possible à l’enseignement dans la Mosquée de la Zaytouna et dans d’autres institutions identiques, à titre d’exemple, de se poursuivre loin des renversements qui intervenaient au niveau de l’Etat. Il en fut de même pour les centres de secours aux pauvres sous l’autorité des théologiens et grâce à un financement populaire en autonomie quasi-totale par rapport à l’Etat. »[10]

– L’étape de la domination de la religion par la politique, « des gouvernants sur les théologiens. La part de la religion et des théologiens dans la participation s’est affaiblie avec le temps. Elle finit par perdre toute autorité et ne plus être associée [aux affaires]. Les théologiens sont devenus de simples fonctionnaires de l’Etat, et celui-ci s’est affranchi à l’égard de l’autorité de la communauté »[11]. Cette évolution serait intervenue « après que la modernisation et la domination étrangère aient détruit le fondement de la pensée islamique et les institutions autonomes générées par cette pensée dont le pilier était le waqf que l’occupation étrangère a commencé à détruire ». L’Etat indépendant a poursuivi l’entreprise coloniale pour mieux asseoir sa main mise sur la religion et la société par « l’annexion du pouvoir législatif, la nationalisation et le démantèlement du waqf », pour  s’attaquer par la suite à la « structure traditionnelle de la société, aux tribus, aux confréries mystiques, aux mosquées, à la propriété collective. La société s’en trouva réduite à l’état de poussière éparpillée face à un Etat prenant de plus en plus l’allure d’un monstre utilisant les techniques modernes d’administration. Si tout ceci s’avère sans effet, il recourt à la répression sauvage directe et cela du fait de la domination occidentale. C’est l’étape de la mise à mort de la société civile (mujtama‘ madanî), de la fin de l’autorité de la religion et de la communauté au profit de l’autorité de l’Etat et de l’étranger ».[12]

Outre le fait que cette périodisation relève d’une vision idéologique qui ne correspond pas à la réalité historique, il ressort de cette présentation que la distinction Etat-société civile n’avait pas sa raison d’être dans la période présentée comme le « modèle » de ce qu’il appelle l’Etat islamique, où la politique doit servir la religion et où les deux instances doivent se confondre dans la communauté monolithique désignée par les termes de « jamâ‘a » et « ’umma » au sens que la théologie donne à ces termes. La société civile n’aura donc aucune place dans la théocratie que les mouvements islamistes veulent établir sous le nom d’Etat islamique. Elle est apparue comme une nécessité lorsque l’Etat a failli en renonçant à la domination de la religion sur la politique soit sous la forme d’un Etat minimum acceptant de partager le pouvoir avec les théologiens, soit sous la forme d’un Etat « aux dimensions d’un monstre » (mutaghawwil) instaurant sa domination sur tout et par tous les moyens. L’image idéale de la société civile dans ce cas serait celle d’une société structurée par la religion, sous l’autorité des théologiens, limitant le pouvoir de l’Etat sur la société en attendant de le renverser pour instituer l’Etat islamique. Sa configuration historique serait « la structure de la société traditionnelle » avant l’intervention de la modernisation et de la colonisation, avant le démantèlement du waqf, des tribus, des confréries, etc. Cette vision apparaît très clairement lorsque Rached Ghannouchi oppose « le société civile islamique » à la « société civile occidentale ».[13] La première serait structurée par la « crainte de Dieu », le respect des normes, pas seulement par « sens civique »,[14] par « respect de la loi pour le respect du bien en soi » selon l’idéal kantien[15], ou parce qu’il faut « agir à l’égard des autres comme si chacun d’eux incarne un exemple pour l’humanité »[16], mais aussi pour la « récompense de Dieu dans ce monde et dans l’au-delà ». La « société musulmane » serait la seule société à avoir connu et à connaître l’idée de « piété » fondée sur la crainte de Dieu, le sentiment de « la présence continue de Dieu » dans la vie du croyant, qui assure au « bon citoyen la sécurité dans la société, la protection et les services, en même temps que le gain plus tard, le jour de la résurrection. Ainsi, en accomplissant son devoir, le bien sera récompensé par dix fois son équivalent, et lorsqu’il ne respecte pas la loi, s’il échappe à la sanction dans ce monde, il lui reste la sanction dans l’au-delà. »[17] R. Ghannouchi poursuit : « Dans l’Etat islamique, l’existence de la police ou de toute autre appareil de contrôle, ne constitue pas le seul moyen d’empêcher le musulman de faire le mal. Avant tout cela, il y a la présence de Dieu dans sa vie qui crée chez le croyant fautif un sentiment de crise de conscience même s’il échappe au contrôle de l’Etat et au contrôle des autres, car il sent qu’il a commis un péché dont il doit rendre compte à Dieu. Par conséquent, faire le bien et s’abstenir de faire le mal – en d’autres termes  le sens civique – devient consolidé par une réalité intime, la présence de Dieu. […] Là, nous pouvons donner une autre définition de la société civile (mujatam‘ madanî) en disant que c’est la société fondée sur l’équation « aucun de vous ne sera croyant que lorsqu’il désire pour son prochain ce qu’il désire pour lui même », la société civile dans laquelle on doit faire le bien et éviter de faire le mal non pas par peur de l’Etat, mais pour satisfaire l’appel de la conscience. La société civile est donc celle qui est conçue comme le fruit de la présence de Dieu dans la vie des musulmans, le fruit de la conscience et de son appel, de la profondeur du sentiment religieux et humain : « Soit miséricordieux à l’égard de ceux qui sont sur terre tu auras la miséricorde de celui qui est au ciel ». Le vrai sens de la civilité est ici le dépassement de l’égoïsme ; tu es d’autant plus civilisé  que tu es capable de sortir de toi-même, de te libérer de tes pulsions instinctives et de tes désirs. Autrement dit, la mesure de ta civilité est la distance que tu prends par rapport à toi-même. »[18] En d’autre termes, hors de la religion, ou plus précisément, hors de l’islam point de société civile puisque R. Ghanouchi prétend que « le christianisme et la philosophie idéaliste ont voulu libérer l’humain de l’idée d’intérêt en présupposant qu’agir en vue d’un intérêt n’est pas moral et que l’acte moral est celui dont on n’attend aucun intérêt. Oui … il est possible que certains agissent ainsi, mais le commun des gens est commandé par sa nature qui l’amène à ne faire que ce qui  lui est utile. C’est pour cela que l’islam a concilié réalisme et idéalisme,  en tenant compte de cette tendance naturelle chez les gens à accomplir le devoir pour le bienfait qu’ils en attendent ou pour éviter le méfait qui peut résulter du manquement à ses obligations.[19] » Parlant de la solution de l’opposition entre « l’altruisme qu’exige la société civile et la nature égoïste des humains » il ajoute : «Cette équation ne peut pas trouver de solution dans la société civile occidentale fondée sur la laïcité. Sa solution se trouve dans son cadre religieux musulman prenant en compte l’ici-bas et l’au-delà, respectant le travail dans ce monde et y incitant mais sans excès et en considérant de façon équilibrée les exigences de la morale et de l’esprit de façon à ce que l’action dépasse la dimension économique et ne se limite pas à l’intérêt individuel pour embrasser dans le cadre d’une vision unique qui n’a pas sa source dans d’autres croyances et idéologies que l’islam. »[20] La supériorité de l’islam, selon R. Ghannouchi, ne concerne pas seulement son rapport à l’Occident et au christianisme, elle est absolue : « Les fondements de la civilisation, de l’humanisme et de la reconnaissance de l’autre sont dans la société musulmane plus forts, plus enracinés et plus étendus que dans toute autre société.»[21] R. Gannouchi développe cette idée de supériorité de la « société civile musulmane » en disant qu’elle est fondée sur un « contrat initial entre l’humain et Dieu […] libérant l’homme du racisme, de l’égoïsme excessif».[22] Ce contrat initial serait à la base du « contrat social au sein d’un groupement humain unique sur la base d’un ordre social ouvert à tous les humains avec l’égalité entre tous.»[23] Sans nous dire où et quand cette « société civile musulmane » a existé, il nous dit que la vision islamique dont elle procède est inhérente au statut de l’humain en tant que « vicaire de Dieu » sans aucune distinction « de race, de sexe, ou de nationalité » en précisant : « La vision islamique abolit […] toute distinction discriminatoire au détriment des femmes […] tout fondement de l’oppression religieuse, de la contrainte, de l’idée de supériorité nationale … »[24] Il ajoute que les « fondements de la civilisation, de l’humanisme et de la reconnaissance de l’autre sont dans la société musulmane plus forts et plus enracinés » que « dans toute autre société ». Pour montrer la supériorité de l’islam, il oppose le courage du combattant bosniaque accueillant la mort avec le sourire à la lâcheté des Serbes qui fuient l’enrôlement dans l’armée et vont jusqu’à quitter leur pays  et qui n’étaient courageux  qu’au début « lorsqu’ils ont pris les Bosniaques par surprise au moment où ceux-ci n’avaient pas d’expérience en politique ni dans le domaine de la guerre, et ne disposaient pas d’armes. La guerre n’était alors pour les Serbes  qu’une virée où ils violaient les femmes et s’emparaient des biens sans valeurs. »[25]

Cette vision « islamo-centriste », qui n’empêche pas R. Ghannouchi de dénoncer l’ethnocentrisme occidental, est confirmée par ce qu’il dit de la « société occidentale », que ce soit dans sa version communiste qui a purement et simplement dissout la société civile, ou dans sa version libérale qui, au nom de la laïcité, évacue la référence religieuse pour aboutir « à un libéralisme sauvage » à « l’égoïsme» et à « l’individualisme », « ce qui, en définitive, met fin à l’idée de société civile et même à l’idée de société tout court ; celle-ci [la société] se transforme en îlots isolés où règne la peur comme c’est le cas des grandes villes occidentales. […] Dans les sociétés de ces villes, où pullulent les institutions civiles, et qui comptent des millions d’habitants,  l’humain se sent orphelin, isolé […] personne ne le traite pour ce qu’il est, en  être humain digne d’être aimé, respecté et considéré. Quelle civilité y trouve-t-on ? Quelle chaleur humaine ? […] Des millions de personnes éparpillées comme des millions d’îles dans un océan sans aucun lien entre elles, vivant dans la peur que les uns ont des autres […] La laïcité a libéré l’humain de l’injustice de l’Eglise, mais elle l’a aussi, en définitive, libéré de l’idée d’altruisme et d’humanité …»[26] R. Ghannouchi, qui a préféré se refugier dans l’une de ces sociétés plutôt que dans l’une des sociétés musulmanes dont il vante le modèle (comme le Soudan ou l’Iran), pousse cette vision jusqu’à prétendre que, dans ces sociétés, l’égoïsme et l’individualisme sont tels que même « la famille n’a plus de sens. »[27] Bref, « la laïcité a abouti à une désertification humaine par laquelle la société est devenue une société de loups qui peuvent s’arrêter de s’entretuer lorsque le pillage [des autres]  est encore possible ; mais lorsque les ressources [à piller] diminuent et que les « chiens de garde », selon les termes d’Ernest Gellner – désignant ainsi la classe ouvrière -, refusent de continuer à jouer leur rôle et se transforment à leur tour en loups, la lutte s’intensifie pour les biens limités.»[28]

L’usage de la société civile, dans le discours de R. Ghannouchi, comme dans celui d’autres islamistes tunisiens et, au-delà, de l’islam politique en général, n’est qu’une concession formelle derrière laquelle se profile une stratégie théocratique revendiquant la reconstitution des structures traditionnelles disloquées par des modernisations autoritaires, chaotiques fermant la porte à l’émergence d’une société civile moderne. L’objectif de cette reconstitution n’est pas le renforcement des capacités de la société à s’autonomiser par rapport à toute forme d’Etat, mais la création des conditions nécessaires à l’instauration de ce qu’on appelle l’Etat islamique qui est encore plus dangereux pour la société civile et pour la démocratie dont elle a besoin. Jean Leca n’a pas tort de dire de cette conception : « La société civile n’y est pas la société civile libérale d’associations volontaires et pluricommunautaires reconnues et régulées par un État libéral-démocratique, mais un espace de pratiques conformes aux interprétations des principes islamiques et formant un ensemble de réseaux religieux, communautaires et économiques […]. Le débat ouvert par la « société civile islamique », qui est en réalité un concept différent de celui de la société civile, montre que tout espace politique interne exprimant la résistance de groupes à leur domestication par l’État […] n’est « société civile » que s’il est en symbiose avec un État représentatif légitimement souverain (et non en symbiose clientéliste avec des gouvernants non légitimes, sinon comme patrons dispensateurs de services privés) ».[29] Ce que Rached Ghannouchi dit au sujet des trois étapes, qu’il distingue dans les relations entre le politique et le religieux, montre clairement que la société civile n’a aucune place dans son « Etat islamique ». En cela, il rejoint la vision chrétienne opposant, à la manière de Saint Augustin, et de tous ceux qui s’en réclament dans la tradition chrétienne, la société civile à la « Cité de Dieu ».

Cette conception a pu faire illusion lorsque les islamistes étaient, comme l’ensemble de l’opposition et des expressions autonomes de la société, subissaient la dictature du Parti-Etat de Ben Ali. Depuis le 14 janvier 2011, et surtout depuis l’avènement d’un gouvernement où le parti de Rachid Ghannouchi est hégémonique à la suite des élections du 23 octobre 2011, on commencé à comprendre les implications pratiques de cette conception : Sous le « XIème Califat bien guidée »,[30] avec le retour de la religion aux commandes, il n’ya plus de place pour la « société civile » sinon sous la forme d’associations aidant le pouvoir à extirper les « restes » de la dictature, à éradiquer les influences étrangères à l’identité islamique du peuple et à instaurer l’ordre moral et religieux du projet théocratique dans le cadre non pas d’une compétition pacifique entre défenseurs de programmes différent mais dans le cadre d’une « lutte sociale » (tadâfu‘ ijtimâ‘î) où tous les moyens sont permis. On assiste à le reproduction des méthodes de la dictature créant sa propre « société civile » pour l’imposer contre les expressions autonomes d’une véritable société civile. Le parti Al-Nahda de R. Ghannouchi n’hésite pas à utiliser sa « société civile » comme une milice contre les partis de l’opposition, les mouvements sociaux et les manifestations des différentes expressions de la société civile qui lui échappent, voir contre les institutions de l’Etat qui résistent à l’hégémonisme de ce parti. Pour assoir au plus vite son hégémonie, le parti de R. Ghannouchi n’hésite pas à instrumentaliser les structures de la dictature déchue, avec les mêmes personnes et les mêmes méthodes, dès lors qu’elles se convertissent, se plient à sa volonté et se mettent à son service. Quant aux organisations dont il implorait le soutien contre la répression de la dictature (comme la Ligue des Droits de l’Homme, le Conseil National des Libertés, le Comité contre la Torture, Amnesty International, les associations de journalistes, d’avocats et de magistrats, les différentes organisations de l’intérieur et de l’étranger dont il chantait les louanges), elles sont devenues la cible de sa colère et de la violence des mouvements salafistes qu’il protège et manipule, voire de ses milices et des forces de l’ordre. Cependant, la résistance de la société civile dont le rôle a été déterminant dans l’effondrement de la dictature et depuis le début de la transition en cours a pu, jusqu’ici, limiter l’hégémonisme de ce parti et la réalisation de son projet. Cette résistance n’est pas étrangère aux clivages qui commencent à apparaître d’Al-Nahda et d’autres expressions de l’islam politique entre ceux qui tiennent à cette conception développée et défendu par R. Ghannouchi et les plus proches des mouvements salafistes dans son parti, et ceux, encore minoritaire, qui se sentent obligés d’honorer leurs engagements vis-à-vis de leurs partenaires nationaux et internationaux qui ont cru en leur conversion à la démocratie et aux droits humains, et qui veulent se réconcilier avec la société civile : Qu’en sera-t-il de ces clivages ? La société civile et les forces démocratiques sauront-elles contraindre l’islam politique en général et le par d’al-Nahda en particulier à renoncer à son projet théocratique ?

  • Les mouvements laïques et la société civile

Face aux pratiques et aux discours de l’Etat et de l’islam politique en rapport avec la société civile, les mouvements laïques tunisiens ont très tôt développé un discours opposant, de façon plus ou moins conséquente, la société civile et à la dictature de Ben Ali pouvoir, et au projet théocratique des mouvements islamistes. Il convient ici de distinguer deux composantes de la mouvance laïque :

– les partis et organisations politiques de l’opposition non islamiste,

– le mouvement syndical et associatif résistant à l’assaut de l’Etat.

1) La société civile selon les partis de l’opposition non islamiste :

L’adoption du concept de la société civile par l’opposition non islamiste remonte au début des années 1980 en rapport avec les évolutions de l’Europe de l’Est et l’apparition des « forums de la société civile » qui ont joué un rôle important, notamment en Tchécoslovaquie, dans la fin des systèmes totalitaires imposés au nom du communisme. Les premiers à l’avoir adopté étaient des partis qui, comme le Mouvement des Démocrates Socialistes (MDS), ont toujours été critiques à l’égard de l’URSS et de ses satellites et avaient une orientation libérale. On peut dire que leur vision, telle qu’elle a été incarnée par le discours du MDS jusqu’à la fin des années 1980 et telle que l’exprime sa dissidence qui a donné le Forum Démocratique pour le Travail et les Libertés (ETTAKATOL),[31] est celle qui est commune à l’ensemble de la tradition libérale en Europe occidentale, avec les mêmes incohérences inhérentes à l’instrumentalisation politico-idéologique de ce concept. Si  la société civile  est clairement définie comme un contre pouvoir et une limite à la propension de l’Etat à étendre son hégémonie, les contours de cette société, son contenu, la place qui y est faite aux institutions religieuses et aux « communautés domestiques » fondées sur des « solidarités mécaniques » – avec la primauté de la communauté d’appartenance sur les individus et leurs droits -, ne sont pas aussi clairement définis. La participation au pouvoir de ce parti au lendemain des élections du 23 octobre 2O11, dans une alliance avec le parti Al-Nahda, a accentué les dissensions en son sein au point de conduire à son éclatement. Les divisions qui le secouent portent, entre autres, sur la conception de la société civile et ne sont pas sans rapports avec les pressions exercées par celle-ci sur sa base comme sur ses dirigeants pour les obliger à se démarquer avec les conceptions et les pratiques du parti Al-Nahda.

Quant aux autres mouvements qui ont joué le rôle d’une « opposition de décor » sous la dictature – ils étaient ironiquement appelés « les partis du Parti » -, ils avaient quasiment la même conception que le parti au pouvoir. L’adhésion à la vision du pouvoir était rappelée à chaque occasion. La déclaration d’Ismaïl Boulehia, dirigeant de ce qui restait du MDS avant la chute de Ben Ali, à l’occasion du 50ème anniversaire de l’indépendance, illustrait la conception de l’opposition domestiquée. Ainsi, disait-il que « le Président Ben Ali n’a pas, seulement, sauvé l’Etat de la déliquescence et d’une dangereuse dérive vers la violence, mais il a aussi tenu à spécifier, dans la Déclaration du 7 Novembre, que la réussite du processus de réforme est tributaire de l’attachement aux options démocratiques et à leurs fondements essentiels dont le pluralisme et la promotion de la société civile ».[32] Ce qui reste de ces mouvements et de leurs après le 14 janvier

Pour ce qui est des mouvements de gauche, en raison des conceptions héritées d’une tradition marquée par la solidarité avec tel ou tel modèle socialiste, ils ont mis beaucoup de temps avant d’adopter les notions d’Etat de droit, de droits humains et de société civile. On a l’impression que cet usage s’est imposé à eux sans réflexion critique ni sur le concept, son contenu et ses enjeux, ni sur l’expérience qui les avait amenés à le considérer comme une catégorie de la démocratie bourgeoise qu’ils rejetaient, ou qu’ils n’osent plus rejeter ouvertement. Si la politique du pouvoir ne leur laisse pas le choix d’opposer la société civile à l’Etat qui étouffe toute possibilité d’expression en dehors de ses canaux et dans le cadre de sa vision, on ne peut pas dire qu’ils ont une attitude claire et conséquente quant au statut, par rapport à la société civile, des partis politiques en général, et de l’islam politique en particulier. A l’exception d’une minorité qui est restée fidèle à la même position rejetant le pouvoir et les islamistes, les composantes de l’opposition de gauche ont fait preuve d’une inconstance déconcertante : à certains moments, elles ont adopté la même vision que les associations et les syndicalistes qui opposent la société civile au Parti-Etat en place et à l’islam politique. A d’autres moments, elles se sont senties obligées de se ranger tantôt derrière l’un, tantôt derrière l’autre. Les mêmes composantes qui se sont rangées derrière le pouvoir, au nom de la nécessité de faire front contre la menace islamiste pour les acquis modernistes du pays et pour la société civile, ont basculé dans une politique d’alliance avec l’islam politique sans la moindre explication sur leur attitude passée. Leur discours insistait désormais sur la nécessité d’unir toutes les forces de l’opposition contre l’Etat qui étouffait la société civile. Après la création du Comité du 18 Octobre, à l’occasion de l’organisation du Sommet Mondial de la Société de l’Information (SMSI) à Tunis en 2005, officialisant ainsi la mise en place de ce front contre le pouvoir, et la création de la Coalition Démocratique, en réaction à cette initiative, l’opposition de gauche s’est divisée sur cette question. Le débat sur la question de la société civile, qui n’a jamais réellement eu lieu, s’en trouve occulté par la question de l’alliance ou non entre « démocrates et théocrates », selon l’expression de Yadh Ben Achour.[33] L’absence de débat sur la question est, entre autres raisons, la conséquence d’un manque de réflexion critique sur l’évolution qui a amené les mouvements de gauche à intégrer ces catégories dans leur discours après les avoir longtemps ignorées ou même rejetées comme des catégories de la « démocratie bourgeoise ». En cela, les mouvements de gauche présentent une similitude avec beaucoup de composantes de l’islam politique dont le discours a intégré ces catégories après les avoir longtemps rejetées comme une « aliénation occidentale ». Les deux camps se sont toujours accusés mutuellement de « duplicité ». On connaît les arguments sur lesquels s’appuient les adversaires des islamistes pour étayer cette accusation. Dans le discours des mouvements de gauche, comme dans ceux des mouvements associatifs hostiles à l’islam politique, ou dans les discours officiels des Etats arabes et occidentaux, cette accusation de duplicité, à l’encontre des mouvements islamistes, est récurrente et elle n’est pas toujours sans fondements. Les islamistes, de leur côté, ne manquent pas d’arguments lorsqu’ils accusent le pouvoir, l’opposition de gauche et les Etats des pays occidentaux de duplicité.  Les politiques menées en Irak, en Afghanistan, au Moyen Orient, et dans d’autres régions du monde, au nom de la promotion des droits humains, de la démocratie, de l’Etat de droit et de la société civile, apportent tous les jours  de nouvelles preuves sur cette duplicité. Pour ce qui concerne l’opposition de gauche, qui a intégré la référence à ces catégories dans son combat contre les islamistes ou contre le pouvoir, sinon contre les deux, Rached Ghannouchi a beau jeu de dire : « Ceux qui sont influencés par cette culture [occidentale] dans le monde arabe ont avancé, ces dernières années, l’idée de société civile comme une arme de combat contre les islamistes. Ils ont ajouté pour cela à l’idée de société civile une dimension hostile à la religion, c’est-à-dire hostile à l’islam, en liant civil et laïque, ce qui est civil et ce qui est démocratique.  Ils ont ainsi mis nos sociétés devant une alternative draconienne : ou elles choisissent la religion, l’autoritarisme et le totalitarisme, ou elles choisissent la civilisation, la démocratie et la liberté sur un fond de laïcité. En réalité c’est là un arbitraire et une idéologisation d’un concept pratique, celui de société civile. Cette idéologisation est l’œuvre de marxistes qui étaient jusqu’à un passé très proche hostiles à cette idée et à la tradition allemande, française, anglaise ou italienne dans laquelle elle s’inscrit. »[34] Tant que l’adoption de ces catégories n’est pas fondée sur une réflexion critique sur le parcours qui a amené les uns et les autres à se les approprier, après les avoir longtemps rejetées ou simplement ignorées, aucun discours sur la société civile, la démocratie et les droits humains ne peut être crédible, aucun débat clair n’est possible. Même si la révolution contre la dictature déchue a accéléré l’évolution au sein des mouvements de gauche au point que certains ont changé de nom – pour faire oublier leur passé sinon hostile, du moins réservé quant aux notions de démocratie et de société civile -, ou simplement disparu dans la nature ou en se fondant dans des regroupements pour mieux peser dans le champ politique, une réflexion critique sur le parcours idéologique de ces mouvements reste nécessaire pour clarifier leurs rapports à la société civile.

2) Le mouvement syndical et associatif :

Les déclarations des syndicalistes revendiquant l’autonomie de leur organisation comme celles d’associations telles que la Ligue des Droits de l’Homme, le Conseil National des Libertés, l’Association Tunisienne des Femmes Démocrates, l’Association des Jeunes Avocats, , etc., se ont commencé à se référer à la société civile en l’opposant, selon les circonstances, tantôt à l’Etat, tantôt au projet islamiste, tantôt aux deux. L’un des premiers documents où l’on trouve explicitée leur conception de la société civile est celui qui retrace les actes d’une conférence organisée en 1991 (30 novembre-1er octobre) à Gabès à l’initiative de l’Union Régionale de UGTT[35], la Ligue des Droits de l’Homme, l’Association des Femmes Démocrates et l’Association des Journalistes Tunisiens sous le titre significatif La société civile et le projet salafiste.[36]

Le secrétaire général de l’UGTT, prenant la parole au nom de la centrale syndicale, dit : « Je voudrais rappeler, dans cette allocution d’ouverture, le rôle que notre union n’a cessé de jouer  depuis sa création pour l’enracinement des valeurs de la société civile et mettre en relief les luttes qu’ont menées et mènent ses militants depuis quarante ans pour consolider la société civile. »[37] Il précise que la centrale qui « est la plus grande organisation sociale de masse », représente « le plus important soutien de la société civile » avec ses « centaines de milliers de travailleurs et travailleuses, ses « sept milles syndicats de base présents dans les entreprises, les usines, les écoles, les champs et les administrations ; ces  syndicats sont des écoles qui inculquent à leurs adhérents l’esprit de la civilisation et leur transmet les idées éclairées … ».[38] Il rappelle que le travail syndical, dès ses débuts, s’est appuyé sur le développement de « l’esprit de la société civile ». Les premiers syndicalistes des années 1920, « Mohamed Ali[39] et ses camarades ont œuvré pour l’organisation des travailleurs syndicalement et socialement ; les mutuelles créées par Mohamed Ali étaient une tentative pour développer l’esprit de solidarité et pour sensibiliser les travailleurs quant à leur rôle dans la société … Ce n’est pas un hasard de voir l’ami de Hammi [Mohamed Ali] et son camarade Tahar Haddad,[40]– qui était un militant syndicaliste de premier rang – prendre conscience de l’importance de la question féminine tout en s’intéressant à la question ouvrière … La direction du mouvement syndical dans les années 1920 était tout à fait consciente de la nécessité de créer une société civile … »[41] Il désigne les adversaires  de cette première tentative en faveur de la société civile en précisant que « l’alliance réactionnaire entre les ultras du colonialisme et les forces passéistes (salifiyya)  ont réussi à faire échouer l’expérience de Mohamed Ali .[42]»  Dans le même sens, il ajoute : « Après plusieurs tentatives, l’UGTT est apparue au milieu des années 1940 en tant qu’expression de la société civile opposée à l’appareil d’Etat colonial […] Consciente de la nécessité d’organiser et de soutenir la société civile face à l’appareil colonial, qui représentait alors l’appareil de l’Etat, la direction syndicale a œuvré pour l’organisation de toutes les composantes de la société. Notre union a joué un rôle important dans la création du syndicat des patrons, de l’organisation des agriculteurs, ainsi que celle des étudiants […] Pour renforcer la société civile, l’Union [UGTT] a entrepris l’organisation des retraités, des chômeurs ; elle a aidé le mouvement des scouts tunisiens, le mouvement des femmes et elle a saisi toutes les occasions pour élargir la base de la société civile. »[43] Tout en insistant sur la place de l’UGTT « au cœur de la société civile », il reconnaît que la centrale syndicale a fait l’objet de tentatives de mise au pas et d’inféodation au Parti gouvernant et à l’Etat en ajoutant que la centrale syndicale a consenti d’énormes sacrifices pour recouvrer son autonomie. « Des milliers de syndicalistes ont été conduits aux prisons pour avoir défendu l’indépendance de l’Union [UGTT] et ont tenu à ce qu’elle garde sa place dans la société civile ».[44] Le secrétaire général conclut, au sujet des rapports entre le mouvement syndical et la société civile, d’un côté, et l’Etat, de l’autre : «  L’Union a constitué tout au long de son histoire un grand pilier de la société civile ; elle a toujours joué pleinement son rôle et fut à l’avant-garde des force opposées à l’appareil d’Etat qui exerce des pressions sur la société civile. Notre union a combattu et continue à lutter pour les libertés individuelles et publiques et pour les droits humains … »[45] Quant à sa position par rapport au projet de l’islam politique, il précise : « Celui qui suit l’activité et les publications de notre union se rend très vite compte qu’elle a joué un rôle pionnier dans le domaine des libertés démocratiques. Elle a été, depuis le milieu des années 1970, au premier rang de ceux qui se sont opposés au mouvement salafiste ; bien plus, elle a été un rempart et un solide barrage sur son chemin. Ceux qui ont étudié cette question ont enregistré que le mouvement salafiste ne se développe et ne s’épanouit que lorsque l’Union est réprimée, ses structures sont attaquées et lorsqu’il y a un vide syndical.»[46] Il ajoute : « Notre union, en tant qu’elle est une composante de la société civile tunisienne, est opposée au projet salafiste [de l’islam politique]. Nous sommes pour la liberté et les salafistes sont contre elle. Nous sommes pour la démocratie et ils sont contre elle. Nous sommes pour l’égalité entre la femme et l’homme  et ils sont contre cela … Notre pensée et la leur sont aux antipodes. Ils œuvrent pour l’édification d’un Etat théocratique et nous œuvrons pour la promotion des libertés et de la démocratie. Ils œuvrent pour enchainer la société et nous œuvrons pour son affranchissement. Ils pratiquent la violence et nous sommes des apôtres du dialogue et de la négociation. Nous sommes une force de progrès [qui va de l’avant] et ils sont une force de régression [qui tire vers l’arrière]. Enfin, nous sommes pour la modernisation et ils sont passéistes (salafiyûn), nous sommes pour la lumière et ils sont pour les ténèbres. » [47]

Dans ce discours, la société civile apparaît comme inséparable de la démocratie, de la liberté,  de l’égalité entre femmes et hommes, des droits humains ;  elle est opposée aussi bien à l’Etat qu’au projet islamiste. Depuis ce discours, l’UGTT, malgré la résistance de plusieurs syndicats et militants qui continuent à lutter pour reconquérir son autonomie, a fait l’objet d’un assaut sans précédent et fut ramenée dans le giron du pouvoir. Le Secrétaire Général qui a tenu ce discours a servi la stratégie du pouvoir avant de se voir traité comme un criminel, retrouver la prison et se faire exclure du syndicat parce qu’il n’a pas voulu faire le jeu du pouvoir jusqu’au bout.

On retrouve la même conception dans les discours des représentants des autres associations. Ainsi, le Président de la Ligue des Droits de l’Homme a rappelé les déclarations de son organisation qui « rejette la violence et le terrorisme, renouvelle son refus absolu de la volonté de remettre en cause, par le recours à la force, le régime républicain et le mode de société. Elle rappelle son attachement à l’Etat de droit et aux fondements de la société civile démocratique […] Cependant, la Ligue […] a toujours revendiqué la promotion des libertés individuelles, publiques et collectives. »[48] Après avoir rappelé les atteintes aux droits humains qui caractérisent la répression à l’égard de ceux qui sont accusés de vouloir changer les institutions par le recours à la force, et la censure qui a empêché la publication des trois quarts des communiqués de la Ligue durant les six derniers mois [de 1991], il a précisé : « La société civile repose sur le rejet du terrorisme, le refus de la volonté de prendre le pouvoir par la force et de propager des valeurs contraires à l’égalité entre l’homme et la femme ; mais la société civile ne peut être bâtie que sur les libertés fondamentales. Pour cela, la Ligue considère que les libertés individuelles et collectives, le respect de l’être humain et des droits de l’Homme à travers la promotion du processus démocratique est la responsabilité de tous et dans l’intérêt de tous. C’est le meilleur rempart contre l’extrémisme et le terrorisme, le moyen le plus efficace pour le renforcement de la participation populaire à la défense des bases de la société civile démocratique, à travers les organisations et les institutions [qui la représentent]. »[49]

La présidente de l’Association Tunisienne des Femmes Démocrates a insisté sur le principe d’égalité comme fondement sans lequel on ne peut parler de société civile[50] avant d’ajouter : « Pour nous, l’idée de société civile dépasse l’idée de société politique. Nous croyons que la vie associative est un pilier de cette société, que les associations ont un rôle dans l’éducation, dans  la sensibilisation, dans la transformation des mentalités. ; un tel rôle peut être négligé par les partis politiques pour des raisons qui ont trait à la conjoncture, aux intérêts partisans, aux alliances qu’impose la situation politique.»[51] En rappelant que son organisation œuvre pour l’élimination de toutes les discriminations contre les femmes, pour l’application intégrale de la convention de Copenhague, la levée des réserves de l’Etat tunisien sur certains articles de cette convention, et l’évolution de la législation tunisienne dans ce sens, elle précise que ces revendications s’adressent certes à l’Etat mais qu’elles visent le cœur du projet salafiste [de l’islam politique] qui prône l’infériorité de la femme et veut l’enfermer dans la sphère domestique.[52] Il est important de remarquer que la distinction entre société civile et société politique, telle que l’a rappelée la présidente de l’Association des Femmes Démocrates, et qui n’a pas été soulevée par les autres, n’est pas sans raison : les associations et les syndicats ont connu, et connaissent toujours, de graves problèmes résultant de la volonté des différents mouvements politiques de les instrumentaliser ; leur lutte contre l’hégémonie du parti au pouvoir n’a pas toujours comme mobile la défense de l’indépendance des associations et des syndicats,  mais la volonté de les annexer à leur stratégie et d’en faire leurs courroies de transmission. La fermeture du champ politique et l’absence d’espaces d’expression politique amènent les différents protagonistes à transformer les syndicats et les associations en tribunes pour leurs querelles partisanes au détriment du mandat spécifique de chaque organisation. Face à ces dérives, certains en sont venus à opposer la société civile non seulement à l’Etat et aux mouvements islamistes mais aussi à toute organisation dont l’objectif est la conquête du pouvoir politique, par un moyen ou par un autre, et indépendamment de la nature du projet politique dont elle est porteuse. Cette distinction entre société civile et société politique n’est pas une invention tunisienne. Nous avons vu comment à la fin des années 1980 et au début des années 1990, c’est-à-dire au moment où fut organisée cette conférence, on a parlé de l’entrée dans le gouvernement français de représentants de la société civile, c’est-à-dire de personnes qui ne viennent pas du « monde politique » ; nous avons ici la même conception considérant que les partis politiques ne font pas partie de la société civile.

Outre les interventions des représentants des syndicats et des associations organisatrices de la conférence, des spécialistes ont été conviés pour apporter des éclairages théoriques sur la société civile (Mohamed Mahfoudh), les aspects juridiques de la question féminine (Alya Chérif-Chammari) et le mouvement islamiste (Ziad Krichène).

Les débats qui ont suivi les différentes interventions ont reflété les positions qui divisent la scène politique sur cette question. Si la majorité des intervenants a été d’accord pour défendre une conception de la société civile opposée à l’hégémonie de l’Etat et au projet théocratique de l’islam politique, certains ont exprimé des réserves quant à l’attitude qui consiste à mettre sur le même plan, pour les renvoyer dos à dos, le pouvoir en place et les islamistes. Pour certains, les islamistes ne sont pas une entité homogène et figée dans une attitude résolument et irrémédiablement hostile à la société civile ; ils sont traversés par des contradictions qui les font évoluer et ils peuvent connaître les mêmes évolutions que les mouvements de gauche convertis à la défense de la démocratie, des droits humains et de la société civile.[53] D’autres, tout en admettant que le combat pour la société civile vise l’Etat en place, considèrent que le projet théocratique est plus dangereux. Dans ce sens, Salah Zéghidi[54] précise que « la démocratie n’existe pas chez nous en Tunisie, et dans la région arabe en général, ni au niveau de l’Etat ni au niveau de la société … Partant, et dans la réalité particulière de nos pays où sont apparus de puissants mouvements obscurantistes, la question fondamentale  qui se pose à nous est la suivante : Quel est le plus grand obstacle qui condamne à l’échec le projet de démocratisation de l’Etat et de la société ? Cet obstacle est constitué par un projet politique aux traits bien clairs et qui s’appelle l’Etat théocratique. La démarcation principale en ce moment historique critique oppose les adeptes de l’Etat théocratique d’un côté et les adeptes de l’Etat civil de l’autre. Nous ne pouvons lutter pour […] l’Etat et la société démocratiques que nous voulons bâtir, que dans le cadre d’un Etat civil … »[55]

Les rappels concernant les origines et les enjeux des discours sur la société civile dans l’histoire politique des pays occidentaux et des sociétés arabes, et les éclairages théoriques ont été occultés par les préoccupations immédiates et pratiques concernant l’attitude à avoir par rapport aux islamistes et au pouvoir. Des confusions concernant ses composantes, sa nature, ses rapports avec les partis politiques et les solidarités traditionnelles structurées par l’inégalité, la soumission et la négation de l’individu et ses droits, ont été à l’origine de beaucoup d’errements et continuent à peser sur les conceptions relatives à son rôle.

Cependant, ces confusions n’ont pas empêché la société civile, avec ses composantes syndicales, professionnelles, culturelles et associatives, de s’imposer comme un acteur important dans les changements qui ont conduit à l’effondrement du régime de Ben Ali comme dans les évolutions intervenues depuis le 4 janvier 2011. En effet, ans la période allant du 1’ janvier 2011 au 23 octobre 2011, avant l’élection de l’Assemblée Constitutionnelle et l’avènement d’un nouveau pouvoir issu de l’alliance majoritaire au sein de cette assemblée, on a assisté à la naissance de plus de 100 partis politiques et la constitution de quelque 1700 associations qui sont venues régénérer la société civile et couronner le rôle qu’elle a joué dans la révolution contre le pouvoir déchu. Durant cette période, la société civile a réussi à s’imposer par sa mobilisation infatigable pour la poursuite de la révolution, contre les différentes formes de régression et de remise en cause des acquis de la Tunisie moderne, ainsi que par sa participation active au sein de la Commission des Réformes Politiques et Transition Démocratique, du Conseil de la Haute Instance pour la Réalisation des Objectifs de la Révolution, et dans l’ l’Instance Supérieure et Indépendante pour les Élections. Depuis le 23 octobre 2011, elle s’est imposée comme la principale force de résistance à la politique de la coalition gouvernementale C’est sous l’effet de sa pression que des processus d’unification ont donné naissance à la fusion du PDP, d’Afek Tunisie et d’autres mouvements dans le parti Républicain (plutôt de sensibilité centre – droit), de l’ancien parti communiste (Al-Tajdid), du Parti du Travail Tunisien (PTT) et d’une partie du PDM dans la Voie Démocratique et Sociale (plus proche du centre – gauche) et de l’initiative de Béji Caïd Essebsi qui veut rassembler toutes celles et tous ceux dont les voix sont allées à des listes qui n’ont pas eu d’élus et qui refusent qu’une nouvelle dictature au nom de la religion supplante la dictature déchue. L’un des effets des confusions relatives à la société civile est l’illusion de la voir supplanter les partis politiques dans une démocratie où ceux-ci n’auraient plus aucun rôle à jouer. L’échec des partis démocratiques lors des dernières élections, leur immaturité et leur incapacité à s’unir, à se renouveler et à dépasser les querelles de chefs et l’esprit de boutiques, ainsi que l’évolution des partis qui ont intégré la coalition avec les islamistes, militent en faveur de cette illusion.

Conclusion :

Les incohérences et les contradictions des discours relatifs à la société civile en Tunisie rejoignent celles qui caractérisent les débats sur cette question partout dans le monde, au Sud comme au Nord, en Orient comme en Occident. C’est peut-être là un effet de la mondialisation ou de l’universalité de l’humain, ou des deux à la fois. Ces discours contradictoires peuvent trouver des arguments dans les différentes théories relatives à la société civile en en occultant les aspects qui les gênent. Ceux qui assimilent la société civile à l’Etat peuvent invoquer la conception antique de la société civile et ses prolongements dans les théories contractualistes modernes, en occultant les fondements de cette conception qui présuppose la liberté et l’égalité des membres de la dite société civile. Ceux qui prônent le rôle protecteur de l’Etat peuvent se référer à la conception hégélienne amputée de l’idée d’un Etat de droit où la loi s’impose de façon égale aux gouvernants et aux gouvernés en garantissant à tous leurs droits fondamentaux. Les adeptes des conceptions théocratiques voulant instaurer un ordre structuré par la soumission au(x) Dieu(x) et aux gardiens de la religion (« héritiers des prophètes » ou « ombre de Dieu sur la terre »), et n’admettant la société civile que comme un moindre mal dans un ordre où « règne le paganisme et l’idolâtrie » (jâhiliyya), peuvent trouver des arguments dans les conceptions qui n’envisagent la définition de la société civile que comme une limite aux potentialités totalitaires de l’Etat moderne. Ceux qui opposent la société civile à tout ce qui a trait à la religion – même s’il s’agit d’associations organisées librement, sur la base du volontariat et sans discrimination -, peuvent trouver des arguments chez des penseurs comme Spinoza ou les Encyclopédistes du XVIIIème siècle, qui opposaient la société civile aux ordres religieux comme à l’armée, ou dans les théories où la laïcité est assimilée à l’athéisme et à l’hostilité viscérale à l’égard de la religion. Ceux qui cultivent l’illusion de voir la société civile se substituer aux partis politiques dans une « démocratie post moderne », trouvent des arguments dans les théories en gestations proclamant « la fin des Lumières ».[56]

 

Notes

* Cette contribution reprend en l’actualisant partiellement une grande partie d’un article publié en anglais en 2009 : M.C. FERJANI « The Concept of ‘‘Civil Society” and the Tunisian Example», in, I. Schaäfer et J.R. Henry, Mediterranean Politics from Above and Below, Nomos, Baden-Baden, 2009, pp. 524-448.

[2] L’expression « société civile » vient du latin societas, traduction du terme grec koinônia, et  civilis, terme désignant ce qui a trait à la civitas, traduction de polis (la cité en tant qu’elle est la communauté politique dans la Grèce antique) d’où sont dérivés les termes politis (citoyen au sens de participant à la gestion des affaires de la cité, c’est-à-dire à la chose publique, res publica) et politique. A l’origine de la société civile n’est pas autre chose que la « communauté politique » (koinônia politikè d’Aristote), dont l’Etat, – en tant que « communauté supérieure » visant le « bien vivre » et permettant à l’être humain de réaliser pleinement sa nature en tant qu’il est un « animal  plus politique » que tous les animaux grégaires. Elle est alors opposée à « l’absence d’ordre politique» des sociétés « barbares » du monde entourant les antiques cités grecques et aux différents « communautés domestiques », ou « privées », héritées du passé et qui continuent à exister en son sein (celles de l’homme et de la femme, du maître et de l’esclave, du village, etc.). La distinction entre « communautés domestiques » (faisant partie de la sphère privée de l’ôikos), et « société civile », (la communauté politique identifiée à la Cité), est articulée à la distinction entre hommes libres (ayant seuls le statut de citoyens leur permettant de participer aux affaires de la cité), et toutes les catégories de la société exclues de la « communauté politique » et jugées incapables de liberté en raison de leur statut (esclaves, femmes, enfants, métèques, etc.). La société civile, ainsi identifiée, est structurée par la liberté et l’égalité de ses membres. Au contraire, les communautés domestiques sont structurées par l’inégalité et les rapports domination/soumission entre les hommes et les femmes, les maîtres et les esclaves, les parents et les enfants, les civilisés et les barbares, etc. Cette différence essentielle, entre la société civile et les autres types de communautés, permet de comprendre la persistance jusqu’à nos jour de l’opposition entre civil d’un côté, religieux et militaire de l’autre. En effet,  l’armée, structurée par l’absence de liberté, par l’inégalité entre les grades et la soumission des subalternes aux supérieurs, a toujours été, partout, opposée à la société civile. Il en est de même pour les communautés religieuses structurées, comme les communautés  tribales, villageoises, familiales, etc., par la négation de la liberté de l’individu par rapport à sa communauté d’appartenance, par différentes sortes d’inégalité et par les mêmes rapports entre domination/soumission.Cf. M.C. Ferjani, op.cit.

[3] www.independance.tn/français

[4] Ibid.

[5] Rached Gannouchi emploie souvent les deux termes comme synonymes, à l’instar de l’usage courant en Egypte même si parfois il utilise le premier lorsqu’il critique ce qu’il appelle la conception occidentale et laïque et emploie le second pour se référer à ce qu’il appelle la conception islamique qu’il revendique. Nous verrons plus loin la distinction que font certains intellectuels syriens et libanais entre les deux termes.

[6] Rached Ghannouchi, Muqârabât fî al-‘almâniyya wa’l-mujtama‘ al-madanî (Considérations sur la laïcité et la société civile), Maghreb Center for Researchs & Translation, London, 1999, p. 55

[7] Ibid, p. 63

[8] Ibid. p.49

[9] Ibid.

[10] Ibid. p. 49-50

[11] Ibid. p. 51

[12] Ibid. p. 51

[13] Ibid. pp.5 -54 et 81-117

[14] Ibid. p. 99

[15] R. Ghannouchi ne cache pas son admiration pour Kant dont il laisse entendre qu’il aurait un lien avec l’islam en raison de « l’énigme » de la présence de la formule « Au nom de Dieu clément et miséricordieux » « en arabe dans l’introduction de sa thèse de doctorat » ! (Ibid. p. 103)

[16] Ibid.

[17] Ibid. p.100

[18] Ibid., pp. 100-101

[19] Ibid., p.104

[20] Ibid., pp. 109-110

[21] Ibid., p. 98

[22] Ibid.

[23] Ibid.,  p. 99

[24] Ibid., p. 59

[25] Ibid., pp. 93-94

[26] Ibid., p. 106

[27] Ibid., p. 107

[28] Ibid.

[29] Jean Leca, « De la lumière sur la société civile », Critique internationale n°21 – octobre 2003, pp.62-72

[30] Expression du Hamadi Jbali, chef du gouvernement issu des élections du 23 octobre 2011 pour dire que c’est un renouement avec l’ère du « Califat bien Guidé » des trente années qui ont suivi la disparition du Prophèe,

[31] Mouvement fondé et dirigé par Mutapha Ben Jaafar, l’un fondateurs du MDS resté fidèle, jusqu’à son alliance après les élections du 23 octobre 2011 avec le parti Al-Nahda, à la conception qui fut à la base de la démarcation des dirigeants de ce mouvement avec le Parti au pouvoir qu’ils ont quitté au début des années 1970.

[32] « Renforcement du processus démocratique », www.independance.tn/français.

[33] Yadh Ben Achour, « L’action politique commune entre “démocrates” et “théocrates” est-elle possible ? Pour quelle fin ? Quel résultat ? La réponse du monde arabe », texte présenté au colloque La fin du moment démocratique ? organisé à Paris les 11 et 12 mai 2007, par le CERI (Institut d’Etudes Politiques, Paris)

 

[34] Rached Ghannouchi, op.cit., pp. 83-84

[35]  Union Générale des Travailleurs Tunisiens

[36] Al-mujtam‘ al-madanî wa al-mashrû‘ al-salafî, Imprimerie de l’UGTT, 1992 ; le terme « salafiste » désignait à l’époque l’ensemble des mouvements islamistes attachés à l’instauration d’un Etat islamique, sans les distinctions qu’on fait aujourd’hui.

[37] Ibid. p.15

[38] Ibid.

[39] Fondateur du premier mouvement syndical tunisien dans les années 1920.

[40] Acteur du premier mouvement syndical créé par Mohamed Ali Hammi, plus connu comme théologien éclairé prônant l’émancipation de la femme, la réforme de son statut et la reconnaissance de ses droits ; ses idées  développées dans son livre ’ Imra’atunâ fî al-sharî‘a wa’-mujtama‘ (La femme dans la religion et dans la société), lui ont valu une campagne de rejet de la part des théologiens et du mouvement nationaliste. Ce n’est qu’après l’indépendance qu’il fut réhabilité et reconnu comme le père de l’émancipation féminine.

[41] Ibid., pp. 15-16

[42] Ibid., p. 16

[43] Ibid., pp. 16-17

[44] Ibid., p. 17

[45] Ibid.

[46] Ibid., pp.17-18

[47] Ibid., p. 18

[48] Ibid., p.20

[49] Ibid., pp. 21-22

[50] Ibid., p. 23

[51] Ibid., p. 24

[52] Ibid., pp. 23-27.

[53] C’est la position qu’a essayé de défendre Ziyad Krichène (pp. 63-73, 84-87, 109-111 des actes de la conférence, op.cit.)

[54] Militant de gauche, syndicaliste et, entre autres responsabilités, l’un des dirigeants de la Ligue Tunisienne des Droits de l’Homme.

[55] Ibid., p. 130

[56] Pour en savoir plus sur les différentes théories concernant la société civile, voir M.C. FERJANI « The Concept of ‘‘Civil Society” and the Tunisian Example», op.cit.

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