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L’APPROCHE DES FAITS RELIGIEUX A L’OMBRE DE LA MONDIALISATION POUR OU CONTRE LA GUERRE DES CULTURES ? (1)


Mohamed-Chérif Ferjani

L’accélération des processus de mondialisation depuis la fin du XXème siècle a pulvérisé les frontières à l’intérieur desquelles les populations et les traditions culturelles ont longtemps vécu séparées les unes des autres et ne se connaissant qu’à travers les schèmes de leurs visions identitaires – d’eux-mêmes et du reste du monde – avec le préjugé bien partagé que la culture à laquelle on s’identifie est, tous comptes faits, bien supérieure. Les nouveaux moyens de communication ont réduit les dimensions de la planète. L’intensification et l’accélération des échanges et des flux de circulation des informations et des images comme celle des capitaux, des biens et des personnes – malgré la volonté d’en exclure les plus démunis et les indésirables -, ont submergé les barrières que dressent les défenseurs de la pureté des traditions et des identités de toutes sortes. Aucune frontière ne semble pouvoir résister à ces flux. L’AUTRE est désormais en et chez nous et nous sommes en et chez lui. Les cultures, les traditions, les histoires individuelles et collectives s’entremêlent, se découvrent, s’entrechoquent, se confondent, etc. Plus subies que choisies et maîtrisées, ces évolutions engendrent des peurs. Les identités érodées se rebiffent. De là à prophétiser un « clash » sans précédent des civilisations, il n’y a qu’un pas que beaucoup, avant et après S. Huntington, ont franchi en lui donnant des couleurs locales. Les religions, qui seraient l’ultime repère identitaire capable de résister aux processus de dissolution des frontières, constitueraient le pivot des futures guerres des cultures ainsi prophétisées. Le clash serait d’autant plus inévitable que tout oppose les civilisations et les religions qui en déterminent l’essence : « les relations entre Dieu et l’homme, l’individu et le groupe, le citoyen et l’Etat, les parents et les enfants, le mari et la femme », ainsi que « l’importance relative des droits et de la responsabilité, de la liberté et de l’autorité, de l’égalité et de la hiérarchie. »
Horrifiés par cette perspective, certains, sans aller jusqu’à prophétiser l’avènement d’une communauté universelle harmonieuse, en appellent au dialogue entre les civilisations et les religions. Les organisations internationales, les Etats, les institutions religieuses, les ONG humanitaires, etc., ont relayé ces appels en organisant des conférences, des colloques, des manifestations et des rencontres sur ce thème.
Le propos de cette contribution est de savoir si l’approche des faits religieux, en termes de recherches et d’études comme en termes d’enseignement, est à même de contribuer à une meilleure connaissance et compréhension entre les adeptes des différents systèmes de croyances, ou, au contraire, si elle continue à entretenir les préjugés et les fantasmes qui ont permis et permettent encore l’idéologisation et l’instrumentalisation des religions pour alimenter la xénophobie, la haine et la guerre ?

Etat des lieux des dialogues inter-religieux
Si l’on excepte les initiatives des organisations internationales – comme l’UNESCO – qui, de part leur vocation, sont obligées de tenir compte de tous les Etats et de l’ensemble des populations de la planète, les dialogues inter-religieux – dont l’origine remonte à la fin de la 2ème Guerre et, surtout, aux changements intervenus après Vatican II et la fin des grands empires coloniaux – ne concernent que certaines religions :
 le dialogue entre les grandes Eglises chrétiennes dans le cadre des rencontres œcuméniques visant à rapprocher les principales familles du christianisme désireuses de rompre avec une longue tradition d’anathème, d’excommunication, et d’échange d’accusations d’hérésie et de dénaturation du message authentique du Christ dont chacune se croit être le seul dépositaire ;
 le dialogue judéo-chrétien dont l’enjeu principal reste le règlement du contentieux lié à la responsabilité des Eglises chrétiennes dans l’antisémitisme et surtout dans les crimes nazis à l’égard des juifs lors de la deuxième Guerre mondiale ;
 le dialogue islamo-chrétien à l’initiative du Vatican ou de groupes d’intellectuels désireux de promouvoir des relations de compréhension, de tolérance, de respect mutuel, de solidarité et de coopération en vue de mettre fin à des siècles de méfiance alimentée par les conquêtes et les guerres au nom du « Croissant » et de « la Croix » comme par l’héritage de la colonisation et des guerres de libération ;
 les rencontres entre les principales obédiences de l’islam sunnite et shi‘ite dans le cadre très officiel de l’ISESCO ou de l’Organisation de la Conférence Islamique ;
 les prières d’Assise, à l’initiative du Vatican, qui ont élargi la volonté de rapprochement à de grandes traditions religieuses jusqu’ici considérées comme de « fausses religions » telles que hindouisme et le boudhisme ; les prières d’Assise sont d’ailleurs les seules occasions – en dehors des cadres des organisations internationales où sont représentés les Etats – où les rencontres inter-religieuses ne se limitent pas à des obédiences d’une même religion ou à un dialogue bipartite (christianisme – islam, christianisme – judaïsme). Même si ces dialogues et les rencontres auxquelles ils donnent lieu marquent un progrès indéniable et important dans le sens de la tolérance et de la reconnaissance entre les familles spirituelles, il convient d’en signaler les limites. L’une des limites importantes de ces dialogues est qu’ils ne concernent que certaines religions. Plusieurs traditions spirituelles sont ignorées et continuent à être perçues comme de « fausses religions », voire des anti-religions. Outre les traditions spirituelles non théistes ou athées qui ne sont jamais prises en compte dans les entreprises visant le rapprochement des peuples et des différentes composantes de l’humanité, les traditions animistes sont très souvent oubliées ou ignorées dans le cadre des dialogues inter-religieux. Par ailleurs, les représentants des grandes religions continuent à manifester beaucoup d’intolérance à l’égard de ce qu’ils appellent les « hérésies », les « sectes », contre lesquelles ils mènent des campagnes allant jusqu’à demander leur interdiction, oubliant que les religions au nom desquelles ils parlent avaient subi le même traitement discriminatoire de la part des religions établies. Quant au contenu de ces dialogues et leurs visées, ils sont le plus souvent des rencontres trop diplomatiques où l’on prend soin d’éviter les questions qui fâchent. Autant on y assiste à un échange d’amabilités de circonstances entre ceux qui y prennent part, autant on s’y acharne contre les absents comme si on ne peut se rapprocher des uns que sur le dos des autres ! Les dialogues inter-religieux sont souvent des occasions pour régler leurs comptes aux « idéologies éphémères » de « la modernité permissive », à l’athéisme accusé de tous les maux des « sociétés sécularisées » jugées comme étant des « sociétés sans spiritualité et sans morale », aux mouvements féministes dont les revendications sont rejetées comme contraires aux « droits de Dieu », à tout ce qui remet en cause les hiérarchies, les conceptions et l’ordre qu’on a pris l’habitude de légitimer au nom des religions concernées. Ce sont des dialogues où l’on entend rarement des voix qui intègrent et assument de façon conséquente l’universalité de l’humain et de ses droits par delà la spiritualité qu’il revendique, ou non, par delà ses appartenances, ses origines, ses fidélités, sa condition, son sexe, la couleur de sa peau et bien d’autres critères qu’on a pris l’habitude de considérer comme des discriminants. Ces limites des dialogues inter-religieux ne sont pas étrangères à la manière dont les faits religieux sont approaches : elles orientent cette approche et elles y trouvent leurs justifications. Pour illustrer ces limites et leurs effets sur l’approche des faits religieux, je prendrai mes exemples dans ce qui se pratique dans les pays que je connais moins bien que d’autres : la France et certains pays arabes.

Approche des faits religieux dans les pays arabes
Dans la plupart des pays arabes, l’approche des faits religieux continue à avoir pour postulat de base que « la religion vraie » est l’islam – en référence au verset coranique stipulant que « la religion pour Dieu est al-‘islâm » (Ch.3/V.19) – et que les musulmans sont « la meilleure communauté parmi les humains » (3/110) C’est l’équivalent de l’adage chrétien « Hors de l’Eglise point de salut » et du « Peuple élu de Dieu » dans les traditions juives. Les autres religions sont, de ce fait, approchées soit comme de fausses religions qui ne méritent même pas qu’on en parle, soit comme des « religions du Livre », des « religions célestes » ou « révélées » (samâwiyya, munazzala) dont le message a été « altéré » par leurs fidèles : c’est ainsi que le christianisme et le judaïsme continuent à être approchés conformément aux lectures les plus orthodoxes en vigueur dans les institutions universitaires et scolaires de la quasi-totalité des pays musulmans dont les représentants participent, par ailleurs, à toutes les rencontres destinées à promouvoir le « dialogue des religions et des cultures » et à dénoncer le « clash des civilisations ».
Pour ce qui est de la diversité au sein de l’islam, elle est souvent niée et considérée comme une « invention » et un « complot » des « ennemis » de la communauté musulmane qui ne cherchent qu’à la diviser. L’islam est UN et indivisible. Chaque obédience, chaque école ou doctrine, est convainvue de cette vérité ; mais chaque courant considère qu’il en est l’unique dépositaire. Tout le monde est d’accord pour se réclamer d’ « un islam par delà les doctrines », pour reprendre un titre célèbre – ’islâm bilâ madhâhib – de Y. Al-Shak‘a, mais chacun en donne une version qu’il croit la seule « voie juste » ou « droite ». Cette attitude rend difficile la tolérance entre les composantes de l’islam. Si à l’ISESCO et dans les rencontres officielles entre les représentants des Etats des pays musulmans, nous assistons à la naissance d’un début œcuménisme, l’intolérance est loin d’être dépassée dans la réalité comme dans l’enseignement et l’étude des faits religieux. Dans certains pays du Maghreb, à titre d’exemple, et c’est loin d’être une exception, ceux qui ont adhéré au shi‘isme, à la faveur de la Révolution islamique en Iran, sont obligés de dissimuler leur conversion par peur des représailles non seulement de la rue mais aussi des autorités. Les ibadhites qui, pour les mêmes raisons, sont obligés depuis des siècles à vivre leur foi dans la discrétion et la peur, continuent à être appelés par un nom qu’ils ont toujours refusé : les khârijites. Ce nom que leur ont donné leurs adversaires a, dans toute la littérature concernant les firaq (que je préfère traduire par « obédiences » et non par « sectes ») le sens d’hérétiques. Malgré cela, et malgré les protestations récurrentes des ibadhites, tous les manuels scolaires, toutes les recherches et toutes les publications non ibadhites continuent à l’utiliser pour désigner l’une des plus anciennes obédiences de l’islam, tout simplement parce qu’elle est minoritaire et qu’elle n’a pas les moyens par lesquels les sunnites et les shi‘îtes, autrement plus nombreux et plus influents, arrivent à se faire entendre. Ne parlons pas des courants, du passé ou de nos jours, qui sont traités d’extrémistes, de fanatiques, et bien d’autres qualificatifs tirés directements des traités du Moyen Âge concernant al milal wa al-nihal (les communautés religieuses et les hérésies). C’est l’esprit de ces traités qui continue à inspirer l’enseignement et l’approche des faits religieux dans les pays arabes, sans parler de l’abondante littérature qui encombre les rayons des bibliothèques et se vend comme du pain sur les trottoirs et dans les halls des gares. Même si certains pays, comme la Tunisie ont fait un effort pour expurger les programmes scolaires des préjugés qui alimentent l’intolérance, la haine et l’intégrisme, les résultas sont loin de pouvoir contrebalancer l’effet d’une vision entretenue depuis des siècles et propagée par des publications largement répandues par toute sorte de supports écrits comme par les moyens de communications les plus modernes (cassettes, vidéo, internet, chaines satellitaires, etc.) En outre, les programmes d’instructions religieuses et de pensée islamique adoptés dans le cadre de la réforme engagée par Mohamed Charfi – réforme dont on dit qu’elle serait en révision – n’ont pas totalement changé cette vision : les ibadhites, bien que présents en Tunisie et jusque dans le corps enseignant de l’université, continuent à être appelés khârijites. Si le christianisme et le judaïsme sont traités comme des religions « célestes » ou « révélées » au même titre que l’islam, et sans reprendre ce qu’en disent les lectures orthodoxes au sujet de « l’altération » des messages de Moïse et Jésus par leurs fidèles, les autres religions sont complètement ignorées. L’approche des faits religieux dans les pays arabes et musulmans, malgré les timides évolutions signalées dans certains pays, et même dans ce cas, reste dominée par des conceptions antinomiques avec les exigences d’un véritable dialogue inter-religieux. Elle est encore fortement marquée par l’esprit apologétique de la théologie dogmatique et par la vision qui a inspiré les traités relatifs aux Milal (les communautés religieuses) et nihal (les hérésies) du Moyen Âge. Si l’on ajoute à ces travers de l’approche des faits religieux les problèmes concernant l’état général des droits humains et le sort réservé à la liberté de conscience – dont les libertés religieuses -, on mesure l’écart entre les attitudes affichées dans les rencontres internationales au sujet du dialogue des civilisations, d’un côté, et, de l’autre, des réalités marquées par des discours et des pratiques qui apportent l’eau au moulin des prophètes et des partisans de la guerre des cultures. Les musulmans dénoncent, à raison, les discours et les approches entachés d’islamophobie et les discriminations réservées à leurs coreligionnaires dans les pays où ils sont minoritaires, mais ils ne sont pas nombreux à s’élever contre la xénophobie qui inspire le discours dominant dans les pays musulmans à l’égard des autres religions. Ce qui est plus grave c’est le silence quasi général devant la persécution des bahâ’î en Iran et, à un degré moindre, dans les autres pays musulmans où ils sont obligés de vivre leur foi en cachette. Rares sont ceux qui dénoncent le sort réservé aux minorités non musulmanes et aux obédiences minoritaires de l’islam, comme les ibadhites, les ismaïliens et les shî‘ites dans la plupart des pays d’obédience sunnite. Ne parlons pas du peu de réactions contre les condamnations pour apostasie dont les victimes les plus célèbres furent le théologien soudanais Muhammad Mahmoud Taha exécuté pour ce motif en 1985, l’Egyptien Faraj Fouda assassiné suite à une fatwa des islamistes, sans parler des exécutions de plusieurs intellectuels algériens, des condamnations de Nasr Hamid Abou Zayd et d’autres intellectuels égyptiens pour la même raison. Tant que la liberté de conscience et d’expression sera limitée par ces manquements au respect des droits des minorités religieuses, musulmanes ou non, il n’y aura pas un véritable dialogue inter-religieux ni une approche des religions à la hauteur des exigences d’un tel dialogue.

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