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Temps, Révolution et transition


Amna Guellali

Un an après la Révolution tunisienne, le temps a passé sur ce moment absolument unique, délirant et hautement improbable où l’une des dictatures les plus odieuses de la planète s’est effondrée comme un château de cartes, laissant place à une réalité soudain dévoilée et la prise de conscience de l’ampleur du chantier à réaliser.  Le chemin parcouru depuis lors révèle à quel point les choses se sont accélérées, comme condensées par l’urgence d’agir et l’impossibilité de s’armer d’un quelconque mode d’emploi préalable. Les Tunisiens, comme tous les peuples qui, avant eux, se sont débarrassés du joug étouffant de la dictature, doivent apprendre en tâtonnant les bases d’un nouveau vivre ensemble, et se découvrent avec ravissement et effroi leurs nouvelles capacités, comme un enfant qui explore le nouveau monde infinitésimal et cosmique de son corps et ne cesse d’écarter les limites de son monde. Il nous semble important de réfléchir à cette question du temps. Il y’a eu dans notre conscience collective sans doute trois temps distincts : le temps immobile et figé de la pré-révolution ; le temps accéléré de la révolution ; le temps paradoxal de la transition dont il s’agit ici de capter le sens, de saisir ce qui dans ces trois temps a structuré le moment présent et pourrait indiquer des tendances de notre devenir.

TEMPS IMMOBILE DE LA PRE-REVOLUTION
De toutes les régions du monde, la région arabe semblait se complaire dans un recommencement indéfini du même temps immobile, comme figé par l’absence d’espoir, par la sclérose des âmes et la gangue si poisseuse qui entourait toutes les vies, mêmes les plus réussies.
Le monde avait connu plusieurs vagues de transformations profondes : il y a eu d’abord le mouvement démocratique en Espagne et au Portugal, vieilles dictatures au cœur de l’Europe, mouvement qui a finalement, à la fin des années 1970, réussi à opérer une transformation profonde de la société et du régime autoritaire en place ; ensuite, vint le moment où l’empire soviétique se fissura, et où les dictatures totalitaires de l’Europe de l’Est se sont effondrées l’une après l’autre ; et c’est vers le milieu des années 1980 que l’Amérique Latine s’est vue à son tour gagnée par l’élan démocratique qui a permis de renverser les régimes militaires sanguinaires tout en conservant des bases de l’ancien système. La région arabe semblait, elle, assoupie, en dehors de l’histoire, sidérée par les nombreuses défaites qui ont jalonné son histoire contemporaine, et comme incapable de se soulever contre des régimes honnis qui réussissaient à maintenir la population en état de choc apathique.
Tout système totalitaire et autocratique impose une nouvelle langue par laquelle il tente d’asservir les esprits et de pervertir les mots pour en rendre l’usage et le contrôle par la population impossibles. Orwell l’avait compris en décrivant dans 1984 la Novlangue inventée et utilisée dans Océania. Dans le roman, Syme, en charge du dictionnaire Novlangue, explique le but du Novlangue : « Ne voyez-vous pas que le véritable but du Novlangue est de restreindre les limites de la pensée ? A la fin nous rendrons littéralement impossible le crime par la pensée car il n’y aura plus de mots pour l’exprimer. » En Tunisie, la Novlangue Benaliste épousait à merveille la suspension du temps initiée et entretenue par la dictature. Les journaux de l’époque pullulaient d’articles qui avaient érigé l’utilisation de l’infinitif en principe linguistique constant et régulier : tous les articles ou presque commençaient par un verbe à l’infinitif : « Œuvrer pour accomplir les attentes du citoyen tunisien » ; « concentrer les efforts de l’Etat à l’instauration des droits de l’homme et l’état de droit » ; « accomplir les promesses du 7 novembre » ; or qu’est-ce que l’infinitif sinon un temps immobile, un procès figé, qui ne fait qu’accentuer la désincarnation et la déréalisation de la langue, qui ne s’est pas encore articulé sur la réalité et qui est demeuré prisonnier d’une abstraction linguistique et d’une apesanteur du langage propice à tous les abus ? L’infinitif utilisé par les thuriféraires du régime révélait à longueur de page le décalage entre les slogans et la réalité, et mettait le citoyen devant cette hébétude rendue possible par un langage en totale contradiction avec ce que la réalité lui révélait.
Une autre matérialisation de l’immobilisation de la pensée et du temps à l’œuvre dans une dictature comme celle de la Tunisie est le fait de traiter la population comme un enfant attardé qui a besoin à chaque pas de la tutelle du pouvoir. Les milliers de banderoles de propagande visibles à chaque coin de rue  et les directives politiques débilitantes envahissaient l’espace public et sommaient à chaque pas le citoyen de contempler avec consternation, dégoût et fascination l’entreprise d’infantilisation constante dont il fait l’objet. Ces banderoles souvent écrites par les comités locaux du RCD donnaient des leçons de morale à tout bout de champ : sur la conduite à tenir en matière de circulation routière, sur le respect des espaces verts par ailleurs quasi inexistants, portant des citations longues et insipides des discours du Président sur la jeunesse, la démocratie, les droits de l’homme, la citoyenneté, des concepts vidés de leurs sens et débités à longueur de journée par les politiques et les médias. Ces banderoles accrochées aux panneaux des feux de circulation de presque tous les carrefours en Tunisie plaçaient le citoyen face à cette impossibilité d’échapper à son statut d’enfant, à son asservissement aux diktats du régime. Ils exprimaient l’hégémonie du pouvoir sur l’espace public. Mais surtout, ils agissaient sans doute d’une manière très perverse sur le subconscient collectif, en emprisonnant chaque personne dans les rets du discours dominant.
TEMPS ACCELERE DE LA REVOLUTION
L’histoire en train de se faire ne correspond jamais à la narration qui la recouvre a posteriori, et qui en découvre les soubassements secrets, les raisons profondes, les ressorts intimes. La succession des faits et l’enchaînement des volontés concordantes ou discordantes qui ont conduit à la chute de Ben Ali ont été vécus par chacun à la fois de manière intime et collective. Le magma des images qui surgissaient de ces lieux oubliés et déshérités appelés Sidi Bouzid, ensuite Tala, Kasserine, Regueb, avant que l’épicentre de la révolution ne se rapproche des grandes villes, nous révélait comme dans un vertige une réalité encore impossible à cerner, mais déjà annonciatrice du raz-de-marée à venir. Une histoire bien individuelle de misère et de détresse s’est transformée par un enchaînement de faits et par la geste populaire en une épopée collective. Avec cette révolution, le peuple tunisien, et au-delà le peuple arabe, semble être entré de plain-pied dans la modernité des images, dans leur surgissement inattendu, sur les écrans d’ordinateur et de télévision. Si la révolution tunisienne a tant séduit les foules, si elle a suscité autant de fascination et d’admiration au départ, c’est bien parce qu’elle portait la marque de quelque chose de neuf, d’inédit. Au-delà du cliché d’une révolution soutenue et portée par les réseaux sociaux, c’est bien internet et son gouffre virtuel qui lui ont donné toute sa portée, démultipliée ensuite par le relais des médias internationaux tels que Al Jazeera. L’accélération et la répétition en étaient les marqueurs essentiels. On avait l’impression d’être face à une temporalité nouvelle, condensée, où les nouvelles voyageaient à grande vitesse sur des réseaux sociaux braqués sur l’évènement.
TEMPS PARADOXAL DE LA TRANSITION
A l’euphorie de la révolution, succède rapidement une inquiétude sourde, lancinante, constante : comment faire pour avancer dans l’incertitude des lendemains qui déchantent ? Le temps du vacillement s’annonce long, semé d’embuches. Il ouvre la réalité sur une béance de questions restées encore sans réponse, ou dont la réponse se fait en zigzag, en avancées et reculades,  bien loin du temps immobile de la dictature. Dans ce moment qui se prolonge encore, le rapport au temps se décline sur plusieurs plans.
  • Les mille visages de la Tunisie : moderne ou conservatrice ?

Au cœur de la période de transition, un face-à-face impitoyable a commencé à surgir entre les figures de l’archaïsme le plus obscurantiste et les tenants de la modernité. Comment une révolution aussi moderne initiée par un mouvement populaire a-t-elle pu engendrer des créatures archaïques telles que les salafistes ? Comment la Tunisie qui a édifié depuis la fin du 19ème siècle sa réputation sur son progressisme notamment en matière du droit des femmes a-t-elle pu basculer aussi rapidement dans la sphère islamiste en donnant une victoire écrasante à Ennahdha ? Telles sont les questions que les laïcs tunisiens ne cessent de se poser, comme incapables de sortir du piège de la dichotomie. C’est bien la réalité tunisienne pourtant que l’on a vu surgir durant la transition, comme le négatif d’un film qui apparait au-delà des images connues et convenues. La linéarité et l’unicité d’une histoire écrite au burin de la narration dominante, avec son apologie de la classe moyenne, du progressisme à l’européenne et de son ouverture toute méditerranéenne vers les autres cultures, laisse soudain place à une multiplicité de narrations et de points de vue, qui s’entrechoquent et se regardent du haut de leurs certitudes. La révolution a réveillé les démons intérieurs. Elle n’a pas fait que libérer la parole et les volontés des démocrates, elle a également libéré toutes les personnes qui se terraient dans leur coin, étaient en exil, ou croupissaient dans les geôles du régime, et qui sont porteuses d’une idéologie contraire à la révolution elle-même. La sidération des démocrates, laïcs, progressistes, est à la mesure de l’occultation de la réalité, longtemps ensevelie sous les couches de falsification du discours officiel. Des lors, un déni de réalité s’opère de part et d’autre du spectre politique : du côté des démocrates, c’est le rejet en bloc de tout acoquinement avec les islamistes, considérés comme toxique pour la démocratie naissante ; de l’autre, c’est une récupération de l’histoire de la révolution par la force du fait accompli, et une remise en cause de tous les acquis de l’Etat moderne. Mais ce qui se rejoue dans cet affrontement, c’est bien un passé fantasmé de part et d’autre. Du côté moderniste c’est la nostalgie des temps du Bourguibisme triomphant, et l’édification à pas forcés d’une société qui veut trancher avec l’archaïsme traditionnel ; du côté islamiste, c’est la glorification de l’Islam des origines, vieille idée toujours ancrée dans les esprits, entretenue par des siècles de littérature officielle et de dogmes inébranlables. On est encore en train de vivre ce choc des points de vue, dans une situation où l’Etat ne joue pas son rôle d’arbitre pour faire appliquer la loi quand celle-ci est bafouée. Au contraire, les nouveaux dirigeants de l’Etat défendent parfois la cause des agresseurs, en jouant à outrance sur la victimisation.

  • Rompre avec le passé : Accélération ou temporisation dans la liquidation de l’ancien régime ?
Au lendemain de toute révolution, la question essentielle qui se pose est de savoir comment traiter les figures de l’ancien régime et transformer les institutions de l’Etat qui ont longtemps servis la dictature en institutions démocratiques au service des citoyens. Cette question présuppose des choix cruciaux qui auront des conséquences décisives sur l’avenir. La réponse n’est jamais simple. Dans les situations post autoritaires, chaque société a dû faire un choix difficile entre la conservation partiale des structures anciennes et la rupture totale et révolutionnaire. En Tunisie, l’oscillation entre la nécessité de liquider les symboles de l’ancien régime et leur survivance ou récupération dans les nouvelles structures a créé un effet paradoxal. Dans une première phase, le spectre d’un retour de l’ancien régime ne cessait de hanter les esprits et a précipité les décisions politiques dans ce domaine. Le RCD est vite dissous, qui plus est par une décision du juge des référés, c’est dire l’urgence de la pulsion éradicatrice à l’œuvre dans la période post révolutionnaire. Mais on se rend vite compte que sa dissolution ne résout rien, au contraire. Parti tentaculaire, infiltré dans toutes les structures de l’Etat, sa décapitation ou sa dissolution institutionnelle ne permettent pas de renouveler l’appareil étatique toujours aussi imprégné des pratiques clientélistes et mafieuses.
Dans une deuxième phase, les figures de l’ancien régime refont surface. Courtisés de partout, nommés par la nouvelle coalition au pouvoir à des postes clés, innocentés parfois à la suite de procès mascarades, malgré de forts soupçons de corruption, ils semblent recyclés à tous les niveaux. Cette résurgence crée l’impression étrange que le temps immobile ancien est revenu, que les choses n’avancent pas, d’autant plus que rien de sérieux n’a été fait au niveau des réformes tant attendues qui devaient permettre de jeter les bases d’un nouveau système. Cet atermoiement dans la mise en œuvre des réformes est bien ce qui caractérise la deuxième phase de transition, celle amorcée au lendemain des élections de l’Assemblée Nationale Constituante. Dans le domaine de la justice, des médias, des forces de sécurité et de la justice transitionnelle, les réformes sont soit lentes, soit piétinent pour cause de calculs politiques et de volonté d’hégémonie à peine voilée. En attentant, tout semble fait pour saper les bases mêmes des futures réformes. Par exemple, dans le domaine de la justice transitionnelle tant promise et tant retardée, l’absence de vision globale a permis la multiplication de demi-mesures, qui ne font que vider le futur modèle de justice transitionnelle de toute substance, en en faisant une coquille vide, de pure forme. Dans ce domaine, ce n’est pas tant la lenteur de la mise en place d’une telle structure qui pose problème, puisque dans toutes les autres expériences de justice transitionnelle les commissions de ce genre n’ont été créées que tardivement. Mais en attendant sa mise en place, des décisions importantes sont prises, qui vont grever tout le travail de la future commission, à commencer par l’indemnisation des anciens prisonniers politiques, leur réintégration dans la fonction publique, les différentes décisions judiciaires problématiques prononcées par les tribunaux militaires ou civils.
Le temps a fait son œuvre, pas toujours celle qu’on attendait. Entre atermoiements, blocages, accélérations, vitesse et immobilisme, la transition a semblé avancer, puis se retourner sur elle-même pour revenir vers l’arrière-fond statique d’un éternel recommencement, avant de redémarrer peut-être, et de nous surprendre de ses milles tours et détours.
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